À l’occasion du Forum du digital, dont l’ouverture officielle est intervenue le 28 mars 2025, un panel de haut niveau s’est penché sur le thème : « Agilité et innovation digitale au cœur de la performance bancaire : vers une Afrique connectée ». Modérée par Sandra Wéthé, la discussion a réuni trois figures du secteur financier, à savoir Lamine Tall, CEO de Cauri Money, François Dapelgo, directeur général d’Excellis, et Hermann Traoré, directeur général de Coris Bourse.
À l’entame des échanges, les intervenants ont dressé un état des lieux précis des mutations en cours dans le secteur financier africain, tout en mettant en lumière les défis structurels, les opportunités offertes par le numérique et la nécessité d’une collaboration renforcée entre les différents acteurs.
Prenant la parole en premier, François Dapelgo a tenu à clarifier les notions d’innovation et d’agilité, qu’il estime souvent mal comprises. Il explique que l’innovation dans le secteur bancaire ne date pas d’aujourd’hui, mais s’inscrit dans une évolution progressive entamée depuis plusieurs décennies. Dès les années 1950, les premières machines informatiques étaient utilisées pour automatiser le traitement des chèques aux États-Unis. Par la suite, dans les années 1980 et 1990, l’introduction des distributeurs automatiques de billets a profondément transformé l’accès aux services bancaires. Les clients sont ainsi passés d’un accès limité aux agences, généralement entre 8 heures et 17 heures, à une disponibilité quasi permanente, 24 heures sur 24.
Aujourd’hui, selon lui, le secteur évolue vers ce qu’il appelle la « banque 3.0 », caractérisée par l’utilisation du cloud, des réseaux sociaux et des services digitaux en temps réel. Cependant, cette transformation reste contrainte par la nature même des institutions bancaires. François Dapelgo souligne que les banques sont des structures lourdes, fortement régulées et soumises à des procédures internes rigoureuses, ce qui limite leur capacité à innover rapidement, contrairement aux fintechs qui évoluent dans des environnements plus flexibles.
Pour Hermann Traoré, le numérique constitue aujourd’hui le principal levier d’inclusion financière en Afrique. Il estime que les méthodes traditionnelles ne permettent pas de toucher efficacement les populations, notamment dans des pays où des millions de personnes restent en marge du système bancaire.
Il rappelle qu’en Afrique, les solutions de mobile money ont permis, en seulement dix ans, de réaliser des progrès que les banques classiques n’avaient pas accomplis en plus de soixante ans. Grâce aux applications mobiles et aux plateformes digitales, les populations peuvent désormais effectuer des transactions, épargner, investir et accéder à une large gamme de produits financiers sans avoir besoin de se rendre dans une agence.
Hermann Traoré illustre cette évolution à travers l’application My Coris Bourse, qui permet aux utilisateurs d’accéder directement aux produits de la Bourse régionale des valeurs mobilières et d’effectuer des opérations financières via leur téléphone. Il insiste sur le fait qu’un simple smartphone peut aujourd’hui ouvrir l’accès à un univers financier quasiment illimité.
S’appuyant sur l’exemple du Sénégal, Lamine Tall met en avant les progrès significatifs réalisés en matière d’inclusion financière. Il indique que le pays compte environ 18 millions d’habitants, dont entre 8 et 10 millions utilisent des services de mobile money. Ce niveau d’adoption témoigne d’une forte pénétration des solutions de paiement digital.
Cependant, Lamine Tall estime que le véritable enjeu ne réside plus dans le paiement. Il affirme que, dans les prochaines années, le paiement ne constituera plus un sujet majeur, dans la mesure où il sera largement démocratisé. Le défi principal concerne désormais la diffusion des autres services financiers, tels que l’épargne, le crédit ou encore l’assurance. Il souligne notamment que le taux de pénétration des assurances reste encore très faible, ce qui démontre que l’inclusion financière ne se limite pas à l’accès aux moyens de paiement.
Malgré ces avancées, les panélistes ont reconnu l’existence de plusieurs obstacles majeurs. Lamine Tall met particulièrement l’accent sur le problème des infrastructures numériques, notamment l’existence de nombreuses zones blanches en Afrique, c’est-à-dire des zones dépourvues de couverture Internet. Il explique que cette situation constitue un véritable enjeu d’équité sociale, dans la mesure où elle empêche une partie de la population d’accéder aux services digitaux.
Pour remédier à ce problème, certains pays explorent des solutions alternatives, comme le développement de l’Internet par satellite ou l’extension des réseaux 4G et 5G. Toutefois, ces solutions nécessitent des investissements importants et du temps pour être déployées à grande échelle.
Face à ces contraintes, François Dapelgo souligne que les pays africains ont su développer des solutions adaptées à leur réalité. Il cite notamment le recours au système USSD, qui permet d’accéder à des services financiers sans connexion Internet. Grâce à des codes simples composés sur le téléphone, les utilisateurs peuvent consulter leur solde, effectuer des transferts ou payer des services. Cette innovation démontre, selon lui, la capacité des acteurs africains à s’adapter aux contraintes locales et à proposer des solutions inclusives.
Les échanges ont également porté sur le rôle croissant de l’intelligence artificielle dans le secteur financier. François Dapelgo explique que ces nouvelles technologies pourraient permettre de lever certaines barrières, notamment celles liées à l’analphabétisme. Il évoque des solutions capables de traduire des langues locales ou d’interagir avec les utilisateurs via la voix. Ces innovations pourraient permettre à des personnes ne sachant ni lire ni écrire d’accéder plus facilement aux services financiers. Il estime que l’intelligence artificielle représente une opportunité majeure pour démocratiser davantage l’accès aux services digitaux.
La question de la relation entre banques et fintechs a également été au cœur des discussions. Contrairement à l’idée d’une concurrence frontale, les intervenants ont insisté sur la nécessité d’une collaboration. Lamine Tall affirme que les banques et les fintechs doivent être considérées comme complémentaires. Les fintechs apportent de l’agilité et de l’innovation, tandis que les banques garantissent la sécurité, la régulation et la solidité financière. Il considère que l’avenir du secteur repose sur une coopération étroite entre ces deux types d’acteurs.
Hermann Traoré insiste sur l’importance du cadre réglementaire dans le développement des services financiers digitaux. Il rappelle que toute innovation doit être validée par les autorités compétentes avant d’être mise sur le marché. Ce processus permet de sécuriser les transactions, de protéger les utilisateurs et de limiter les risques de fraude. Il met également en garde contre les arnaques en ligne et recommande aux utilisateurs de vérifier systématiquement l’existence d’un agrément officiel avant d’investir sur une plateforme.
Les panélistes ont également évoqué les avancées en matière d’interopérabilité. François Dapelgo a présenté les initiatives en cours visant à connecter les différents acteurs du système financier, notamment les banques et les opérateurs de mobile money. L’objectif est de permettre des transactions instantanées entre les différentes plateformes, afin de simplifier les échanges et d’améliorer l’expérience utilisateur. Cette évolution pourrait constituer une étape décisive dans la construction d’un écosystème financier intégré en Afrique.
Enfin, la question de la confiance des utilisateurs a été largement abordée. Hermann Traoré estime que l’éducation financière est essentielle pour favoriser l’adoption des services digitaux. Il souligne toutefois que les ressources existent déjà, mais que les populations doivent être encouragées à s’y intéresser davantage.
De son côté, Lamine Tall appelle à un engagement plus fort des acteurs locaux pour soutenir les initiatives innovantes. Il regrette notamment que seulement 10 % de ses investisseurs soient africains, ce qui souligne un déficit de financement local.
En somme, dans un contexte où des millions d’Africains restent encore en marge des services financiers, le digital apparaît comme une opportunité historique. Toutefois, la réussite de cette transformation dépend de la capacité des acteurs à lever les obstacles structurels, à renforcer la confiance des utilisateurs et à travailler ensemble pour répondre aux réalités du continent.
Par Bernadette W. Gansonré


