À travers un communiqué publié ce vendredi 23 janvier 2026, la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) a officiellement mis un terme à sa collaboration avec l’agence de notation Fitch Ratings pour l’évaluation de son risque de crédit. Présentée comme l’aboutissement d’un examen approfondi de cette collaboration, cette rupture marque un tournant stratégique pour l’institution financière panafricaine, dans un contexte où les notations internationales sont de plus en plus contestées pour leur inadéquation aux réalités économiques et institutionnelles africaines.
Dans son communiqué, Afreximbank justifie cette décision par la conviction que sa notation ne reflète plus « une bonne compréhension de son accord constitutif, de sa mission et de son mandat ». Cette rupture renvoie à un contentieux latent entre la banque et Fitch, cristallisé depuis 2025 autour de divergences méthodologiques profondes et de désaccords sur la lecture du risque souverain africain.
Un désaccord ancien sur la nature du risque de crédit
La relation entre Afreximbank et Fitch Ratings s’est sensiblement détériorée à partir de juin 2025, lorsque l’agence américaine a abaissé la notation de la banque de BBB à BBB assortie d’une perspective négative. Une décision perçue comme brutale dans les milieux financiers africains, tant Afreximbank occupe une position systémique dans le financement du commerce, des infrastructures et de la liquidité en devises sur le continent.
Fitch avait alors mis en avant une détérioration du portefeuille de prêts, évaluant le ratio de prêts non performants (NPLs) à 7,1 %, au-delà du seuil de 6 % associé à un risque élevé. Cette analyse reposait notamment sur la classification de certaines expositions souveraines notamment le Ghana, le Soudan du Sud et la Zambie comme étant en défaut.
Une lecture catégoriquement rejetée par Afreximbank et par le Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP), organe de l’Union africaine, qui y ont vu une interprétation juridiquement infondée de créances encadrées par un traité intergouvernemental. Pour la banque qui a catégoriquement réagit par un communiqué le 10 juin 2025, ces expositions relèvent d’une relation d’actionnariat entre États membres et institution multilatérale, et non d’une relation de crédit purement commerciale.
En s’appuyant sur les normes IFRS 9, Afreximbank avançait un ratio de NPLs de 2,3 %, assorti de provisions jugées suffisantes pour absorber d’éventuels chocs. Une divergence qui met en lumière l’un des points de friction majeurs : l’inadéquation perçue des méthodologies de notation classiques aux institutions financières multilatérales africaines.
La question sensible du statut de créancier privilégié
Le différend avec le Ghana a constitué un épisode emblématique de cette tension. Engagé dans une restructuration de sa dette à la suite de son défaut de paiement en décembre 2022 et de son programme avec le FMI, Accra avait cherché à inclure une facilité de crédit de 750 millions de dollars accordée par Afreximbank dans le périmètre de la restructuration. La banque s’y était opposée, revendiquant un statut de créancier privilégié, comparable à celui des institutions de Bretton Woods.
Cette position, contestée par les autorités ghanéennes, a nourri l’incertitude autour du traitement des créances des banques multilatérales africaines dans les processus internationaux d’allègement de la dette. Elle a également pesé sur la perception du risque d’Afreximbank par les agences de notation, contribuant au durcissement de l’analyse de Fitch et, dans une moindre mesure, de Moody’s. Le règlement à l’amiable annoncé fin décembre 2025 entre le Ghana et Afreximbank a permis de lever une partie de ces incertitudes.
Une reconnaissance des fondamentaux, malgré une lecture jugée biaisée
Paradoxalement, Fitch n’a jamais remis en cause la solidité intrinsèque d’Afreximbank. Dans ses différents rapports, l’agence a reconnu une forte capitalisation, une capacité de génération interne de capital robuste, un risque de concentration qualifié de faible et une liquidité notée « a », soutenue par des actifs de trésorerie de grande qualité. Elle a également souligné la capacité de la banque à mobiliser des ressources sur les marchés internationaux, comme en témoigne l’augmentation de capital de plus de 1,4 milliard de dollars réalisée en 2022.
Mais ces éléments de résilience ont été contrebalancés, dans l’analyse de Fitch, par l’exposition élevée de la banque à des juridictions à faible qualité de crédit et à un environnement macroéconomique et politique jugé à haut risque. Une approche que la direction d’Afreximbank considère comme excessivement standardisée, voire pénalisante pour une institution dont le mandat même consiste à intervenir dans des contextes contraints.
La décision de mettre fin à la relation avec Fitch Ratings s’inscrit ainsi dans une logique de recentrage stratégique. Afreximbank entend affirmer la primauté de son traité constitutif, signé et ratifié par ses États membres, comme cadre de référence pour l’évaluation de son risque. Elle revendique également une meilleure reconnaissance de son rôle systémique et de ses mécanismes de protection juridique, qui constituent, selon elle, des facteurs déterminants de sa solvabilité.
Au-delà du cas Afreximbank, cette rupture relance un débat plus large sur la gouvernance mondiale du crédit et la représentation des économies africaines dans les systèmes de notation internationaux. L’Union africaine, par la voix du MAEP, plaide depuis plusieurs années pour la création d’une agence de notation panafricaine, capable d’intégrer les spécificités institutionnelles, juridiques et économiques du continent. La controverse avec Fitch confère une actualité renouvelée à ce projet, désormais présenté comme un enjeu de souveraineté financière.
Par Léon Yougbaré


