Alors que les transferts de fonds de la diaspora africaine atteignent chaque année des dizaines de milliards de dollars, l’accès aux marchés financiers du continent demeure encore complexe pour les investisseurs vivant à l’étranger. Dans cet entretien accordé à Horonya Finance, Youssouf Fofana, fondateur d’Inopay, explique comment son infrastructure technologique entend connecter le Mobile Money, les sociétés de gestion et les Bourses africaines afin de démocratiser l’investissement, de renforcer le financement des économies régionales et mobiliser l’épargne de la diaspora au service de la souveraineté financière du continent.
Pouvez-vous nous présenter Inopay et nous expliquer le problème concret que vous avez voulu résoudre en créant cette plateforme ?
Inopay est une infrastructure technologique ivoirienne, basée à Abidjan, qui connecte les acteurs licenciés du marché financier, sociétés de gestion et d’intermédiation, banques, opérateurs de Mobile Money aux bourses régionales africaines. Le problème que nous résolvons tient en deux chiffres : moins de 1 % de la population de l’UEMOA détient un compte-titres, alors que plus de 100 millions de comptes de monnaie électronique sont actifs dans l’Union. La demande d’épargne existe, la distribution existe, c’est la tuyauterie entre les deux qui manquait. Personne n’avait industrialisé le canal permettant de transformer un détenteur de compte Mobile Money ou un membre de la diaspora en investisseur sur les marchés régionaux. C’est ce canal que nous avons construit. Un point important : Inopay ne détient ni fonds ni titres. L’exécution des ordres et la conservation restent l’affaire exclusive des SGI agréées ; nous sommes le fournisseur de technologie au service des institutions régulées.
Pourquoi est-il encore si difficile pour un Africain vivant en Europe, en Amérique du Nord ou ailleurs d’investir sur les marchés financiers africains, alors que les opportunités sont nombreuses ?
Parce que tous les parcours ont été conçus pour un investisseur résident, disponible en semaine, aux heures de bureau. Ouvrir un compte-titres suppose souvent une présence physique, des dossiers papier, des justificatifs locaux. Or un membre de la diaspora vit à six mille kilomètres et à six heures de décalage horaire. Ajoutez une information financière difficile d’accès depuis l’étranger, l’absence d’applications de suivi dignes de ce nom, et une méfiance légitime nourrie par les arnaques qui ciblent précisément la diaspora, et vous obtenez ce paradoxe : des gens qui envoient de l’argent au pays chaque mois, avec une discipline remarquable, mais qui n’ont aucun moyen simple d’en investir une partie. La diaspora n’est pas absente des marchés africains par désintérêt. Elle en est absente parce qu’on ne lui a jamais construit de porte d’entrée.
Quels sont les principaux obstacles que rencontre aujourd’hui la diaspora pour approvisionner un compte-titres ou réaliser des investissements sur des places comme la BRVM, la BVMAC ou la Bourse du Ghana ?
Ils se concentrent en trois points de friction. D’abord l’entrée en relation : le KYC à distance reste l’exception, et sans compte validé, rien ne commence. Ensuite l’approvisionnement : les virements internationaux vers un compte-titres sont lents, coûteux, parfois rejetés pour des raisons obscures, et rarement rapprochés automatiquement avec l’ordre qu’ils devaient financer, c’est le maillon le plus faible de toute la chaîne. Enfin le suivi : une fois investi, l’épargnant de la diaspora navigue à vue, sans notification d’exécution en temps réel ni vision consolidée de son portefeuille. Chacun de ces obstacles pris isolément se contourne ; c’est leur accumulation qui décourage. Notre travail consiste précisément à traiter les trois d’un seul tenant, dans un parcours unique.
En quoi Inopay simplifie-t-elle concrètement le parcours d’un investisseur de la diaspora par rapport aux solutions traditionnelles proposées par les intermédiaires financiers ?
Nous n’inventons pas un nouveau circuit : nous industrialisons le circuit réglementaire existant. Concrètement, l’investisseur de la diaspora ouvre son compte entièrement à distance, pièces dématérialisées, validation par la SGI selon ses procédures, souvent en moins de vingt-quatre heures. Il approvisionne via les rails de paiement régulés, y compris le Mobile Money d’un proche ou le sien : la provision est constituée et vérifiée avant toute transmission d’ordre, ce qui élimine les rejets et les suspens. L’ordre est exécuté par la SGI agréée, l’avis d’opéré arrive en notification, le portefeuille se consulte depuis Montréal ou Paris comme depuis Abidjan. Et, surtout, les plans d’épargne programmés transforment la discipline du transfert mensuel en discipline d’investissement : le même geste, mais qui construit un patrimoine.
Votre infrastructure couvre aujourd’hui la BRVM, la BVMAC et la Ghana Stock Exchange. Pourquoi avoir commencé par ces trois marchés et envisagez-vous d’en intégrer d’autres ?
Permettez-moi une précision, parce que la rigueur compte dans notre métier : ces trois places structurent notre feuille de route et notre architecture conçue dès l’origine pour le multi-marché et le multi-devise, mais nos déploiements opérationnels se concentrent aujourd’hui sur la BRVM. Nous avons commencé par elle pour des raisons de fond : c’est un marché régional unique au monde, huit pays et près de cent quarante millions d’habitants sous un cadre réglementaire unifié, avec une dynamique exceptionnelle portée par les besoins de financement des économies de l’Union. La BVMAC et le Ghana Stock Exchange constituent les étapes naturelles suivantes, chacune avec ses partenaires licenciés locaux et son cadre propre. Nous les aborderons avec la même méthode : d’abord les partenariats réglementés, ensuite l’ouverture au public.
Comment garantissez-vous la sécurité des transactions, la conformité réglementaire et la protection des fonds des investisseurs utilisant votre plateforme ?
Notre meilleur argument de sécurité est notre architecture elle-même : Inopay est non-custodiale par conception. Nous ne détenons jamais les fonds ; ils circulent exclusivement sur les rails de paiement régulés par la BCEAO et nous ne détenons jamais les titres, conservés par les SGI agréées sous la supervision de l’AMF-UMOA. Il n’existe donc pas, chez Inopay, de point de concentration du risque sur les avoirs des épargnants. À cette architecture s’ajoutent les standards techniques : chiffrement de bout en bout, authentification forte, signature de tous les échanges inter-systèmes, journal d’audit infalsifiable de chaque opération, hébergement des données dans la région et conformité aux législations de protection des données. Nous sommes référencés au répertoire des fintechs de la zone UEMOA et nous travaillons en dialogue permanent avec les institutions du marché : notre conviction est qu’une fintech sérieuse ne contourne pas le cadre réglementaire, elle s’y installe.
Les frais de transfert et de conversion constituent souvent un frein majeur. Dans quelle mesure Inopay permet-elle de réduire ces coûts ?
Je vais être honnête : le vrai coût qui décourage l’investisseur de la diaspora n’est pas seulement le frais affiché, c’est la friction cachée, le virement qui échoue, le rapprochement manuel, l’ordre qui expire faute de provision arrivée à temps, les journées perdues. Chaque étape manuelle de la chaîne traditionnelle a un coût, et c’est cette chaîne-là qu’Inopay compresse en un parcours unique et automatisé. Sur les frais eux-mêmes, notre principe est simple : notre modèle ne prélève aucun frais fixe caché à l’investisseur final, et l’utilisation des rails de Mobile Money réduit structurellement le coût du dernier kilomètre par rapport aux circuits bancaires internationaux classiques. Enfin, la mutualisation joue pour l’épargnant : en industrialisant le canal pour des milliers d’investisseurs à la fois, nous permettons à nos partenaires de servir rentablement des tickets d’entrée que le modèle traditionnel ne pouvait tout simplement pas traiter.
Au-delà de l’accès aux marchés boursiers, Inopay ambitionne-t-elle de démocratiser l’investissement en Afrique auprès d’une nouvelle génération d’investisseurs ?
C’est le cœur de la mission. La génération qui a aujourd’hui entre vingt et quarante ans en Afrique de l’Ouest a appris la finance sur son téléphone : elle paie, transfère et épargne en mobile money. Elle ne poussera jamais la porte d’une agence pour ouvrir un compte-titres mais elle investira depuis l’application qu’elle utilise déjà, si on lui en donne la possibilité avec des montants d’entrée accessibles, des plans programmés et une information claire. C’est exactement ce que notre infrastructure permet aux institutions d’offrir. J’ajoute une dimension qui me tient à cœur : démocratiser l’investissement, c’est aussi un projet de souveraineté. Chaque nouvel épargnant qui achète une action ou une obligation sur nos marchés régionaux, c’est une part du financement du continent qui ne dépend plus de l’extérieur.
Quel rôle les banques, les sociétés de gestion et les SGI peuvent-elles jouer dans l’accélération de cette transformation numérique de l’investissement ?
Un rôle central et je veux être très clair sur ce point : Inopay n’existe que par elles et pour elles. Les SGI apportent ce qu’aucune technologie ne remplacera : l’agrément, l’expertise du marché, l’exécution, la conservation, la conformité. Les banques et les opérateurs apportent la relation client et la distribution. Nous apportons la couche technologique qui connecte tout cela aux nouveaux usages. Notre philosophie d’intégration en découle : nous nous interfaçons avec l’existant, y compris avec les portails de bourse en ligne déjà homologués et les outils que les institutions souhaitent conserver. Nous ne remplaçons rien de ce qui fonctionne. Ce que je dis aux dirigeants de la place, c’est que la fenêtre est ouverte : les institutions qui investissent ce canal maintenant définiront les standards et capteront un vivier de clients que les canaux traditionnels n’atteindront jamais. Les discussions très avancées que nous menons avec plusieurs SGI de la place me rendent optimiste sur la vitesse à laquelle cela va se concrétiser.
Le potentiel financier de la diaspora africaine est considérable. Pensez-vous qu’une meilleure connexion de cette épargne aux marchés financiers africains puisse contribuer davantage au financement des économies du continent ?
J’en suis convaincu, et le moment est décisif. La diaspora transfère chaque année des dizaines de milliards de dollars vers l’Afrique subsaharienne, des flux supérieurs, dans bien des pays, à l’aide au développement. Aujourd’hui, l’essentiel finance la consommation immédiate ; c’est vital, mais une fraction même modeste de ces flux, orientée vers les marchés financiers, changerait l’équation du financement. Prenez la Côte d’Ivoire : le PND 2026-2030 représente près de 115 000 milliards de francs CFA d’investissements, dont 38 000 milliards de besoins publics à mobiliser sur les marchés financiers. Ces titres chercheront des acheteurs. Chaque membre de la diaspora qui souscrit à une obligation de son pays participe directement à cette équation et perçoit en retour le rendement de la croissance africaine, au lieu de le laisser à d’autres. Connecter l’épargne de la diaspora aux marchés du continent, ce n’est pas un produit financier de plus : c’est un instrument de souveraineté.
Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels Inopay est confrontée, qu’ils soient technologiques, réglementaires ou liés à l’intégration avec les différentes places boursières africaines ?
Trois défis, que j’assume volontiers de nommer. Le premier est l’intégration : chaque institution a son existant, portails, outils de conformité, procédures, et notre métier est de nous y adapter sans jamais le fragiliser ; c’est exigeant, mais c’est précisément notre valeur ajoutée. Le deuxième est réglementaire, au bon sens du terme : les cadres évoluent (bourse en ligne, statuts des acteurs digitaux, paiement instantané) et nous avons fait le choix du dialogue permanent avec les régulateurs plutôt que celui de la zone grise ; cela prend du temps, mais cela construit quelque chose de durable. Le troisième est la confiance : nous sommes une entreprise jeune dans un secteur qui a raison d’être prudent. Elle se gagne par la transparence de notre architecture, par la qualité de nos partenaires et par nos actes, pas par nos slogans. Aucun de ces défis n’est une surprise : ils sont le prix d’entrée d’une infrastructure sérieuse.
Quels sont vos projets de développement à moyen terme ? Envisagez-vous d’intégrer d’autres Bourses africaines, de nouvelles classes d’actifs ou de nouveaux services financiers ?
Notre séquence est assumée : la profondeur avant l’étendue. À court terme, nous concentrons tout sur la BRVM élargir le cercle de nos partenaires SGI, ouvrir les premiers canaux avec les banques et les opérateurs de Mobile Money, et démontrer par les chiffres qu’un nouveau vivier d’investisseurs existe. Côté classes d’actifs, les actions et les obligations, notamment les titres publics, dont l’offre va être abondante, constituent le socle ; les organismes de placement collectif viendront naturellement ensuite, car ils sont l’instrument idéal du premier investissement. À moyen terme, la BVMAC et le Ghana Stock Exchange, avec des partenaires licenciés locaux et la même méthode. Et, nous suivons avec attention l’évolution du marché régional, nouveaux instruments, titrisation naissante : notre rôle d’infrastructure est d’être prête quand le marché l’est.
Quel message adressez-vous aux millions d’Africains de la diaspora qui souhaitent investir sur le continent mais pensent que les démarches sont encore trop complexes ou trop coûteuses ?
Je leur dis d’abord ceci : votre intuition est la bonne, et votre frustration est légitime, les démarches étaient réellement trop complexes. Mais, cette époque se termine, et elle se termine maintenant. Investir sur les marchés africains est en train de devenir aussi simple que le geste que vous faites déjà chaque mois : envoyer de l’argent à ceux que vous aimez. Mon message tient en trois mots : commencez petit, commencez régulier, mais commencez. Un plan d’épargne modeste, investi avec discipline sur les marchés du continent, construit deux choses, à la fois votre patrimoine et l’avenir de nos économies. L’Afrique n’a pas seulement besoin de vos transferts. Elle a besoin de votre épargne. Et, pour la première fois, elle est en mesure de l’accueillir à la hauteur de votre attachement.
Réalisée par Drissa Ouattara


