Pour Joël Ky, Directeur général de Wave Burkina Faso, l’avenir de l’inclusion financière passera par l’identité économique numérique

Recevoir de l’argent par mandat postal, attendre plusieurs jours un courrier venu de Côte d’Ivoire ou encore payer des frais élevés pour retirer ses propres fonds dans une autre ville. Il y a deux décennies, ces pratiques faisaient encore partie du quotidien de nombreux Burkinabè. Aujourd’hui, quelques manipulations sur un téléphone portable suffisent pour envoyer ou recevoir de l’argent, régler une facture ou effectuer un paiement marchand.

Cette transformation profonde des usages financiers a été au cœur de la communication introductive animée par Joël Ky, directeur général de Wave Burkina Faso, lors de la première session ordinaire 2026 du Cadre de concertation sur la finance digitale de l’Agence nationale de promotion de la finance inclusive (ANPFI), tenue le jeudi 11 juin à Ouagadougou.

Intervenant sur le thème « L’apport des services financiers numériques à l’inclusion financière », le responsable a choisi de retracer l’histoire de l’évolution des services financiers au Burkina Faso pour montrer comment les innovations technologiques ont progressivement levé les obstacles qui limitaient l’accès des populations aux services financiers. Une évolution qui se reflète aujourd’hui dans les chiffres. En effet, le taux d’inclusion financière atteint désormais 79,7 % au Burkina Faso, alors que le taux de bancarisation classique demeure autour de 22 à 23 %.

Pour illustrer le chemin parcouru, Joël Ky est revenu sur les pratiques qui prévalaient avant l’émergence du mobile money.

Avant 2009, les transferts d’argent reposaient principalement sur les mandats postaux, les réseaux de transport ou encore les services bancaires traditionnels. Pour de nombreuses familles burkinabè dont les proches travaillaient en Côte d’Ivoire, la réception de fonds passait souvent par des mandats qu’il fallait récupérer physiquement après plusieurs jours d’attente.

Les compagnies de transport jouaient également un rôle important dans la circulation de l’argent entre les villes. Des enveloppes qui voyageaient d’une localité à une autre, servant de preuve pour récupérer les fonds auprès d’un correspondant. Avec le temps, face aux risques de braquage, les opérateurs ont modifié le système. L’argent restait sur place dans chaque ville et seule l’enveloppe servait de justificatif pour le bénéficiaire.

Même les banques imposaient des contraintes aujourd’hui difficiles à imaginer. Les clients devaient se déplacer avec leur livret bancaire pour effectuer des opérations. Les retraits réalisés dans une ville différente de celle où le compte avait été ouvert donnaient lieu à des frais spécifiques appelés « retraits déplacés ». Joël Ky se souvient ainsi avoir payé environ 3 500 FCFA de frais pour retirer de l’argent depuis une autre agence bancaire.

Modernisation des transferts

Au fil des années, plusieurs innovations sont venues améliorer les services disponibles. Les réseaux internationaux de transfert comme Western Union ou MoneyGram ont progressivement facilité les envois de fonds. Des acteurs locaux et régionaux ont également développé de nouvelles solutions destinées à rendre les transferts plus rapides et plus accessibles.

Mais selon Joël Ky, la véritable rupture intervient à partir de 2009 avec l’apparition du mobile money.

Joël Ky, directeur général de Wave Burkina Faso

Cette année-là, Inova devient le premier établissement non bancaire agréé par la Banque centrale pour offrir des services de mobile money au Burkina Faso. Son produit Inova pay marque le début d’une nouvelle ère pour les services financiers numériques dans le pays. À l’époque, l’entreprise comptait déjà près de 20 000 clients et nourrissait l’ambition d’en atteindre plusieurs centaines de milliers.

Pour le dirigeant de Wave, cet acteur a joué un rôle de pionnier dans un secteur qui allait connaître une croissance spectaculaire quelques années plus tard.

L’arrivée des télécoms

Après cette première phase d’expérimentation, le marché entre dans une nouvelle dimension.

En 2012, Airtel s’associe à Ecobank pour lancer Airtel Money. Un an plus tard, Telmob  développe Mobicash. Ces initiatives élargissent progressivement l’accès aux services financiers numériques à des millions de Burkinabè. Leur objectif est de permettre aux populations d’envoyer, de recevoir et de conserver de l’argent sans passer nécessairement par une agence bancaire.

Cette dynamique prend une nouvelle ampleur en 2014 lorsque Airtel ouvre un corridor de transfert entre le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire. Une innovation stratégique dans un contexte où une importante diaspora burkinabè vit et travaille dans le pays voisin. Grâce au téléphone portable, les transferts internationaux deviennent plus rapides, plus accessibles et moins coûteux que les solutions traditionnelles.

Pour Joël Ky, cette période marque une étape décisive dans la démocratisation des services financiers.

Le Covid accélère l’adoption du numérique

La pandémie de Covid-19 constitue un autre tournant majeur. Les restrictions sanitaires, les limitations d’accès aux agences bancaires et les préoccupations liées à la manipulation d’espèces ont poussé davantage de consommateurs vers les services numériques. Les ouvertures de comptes mobile money se multiplient et les habitudes de paiement évoluent rapidement.

Dans le même temps, de nouveaux acteurs renforcent la concurrence sur le marché. Orange Money s’impose progressivement comme le leader du secteur grâce à son maillage territorial et à l’étendue de son réseau. Wave entre également sur le marché avant de relancer fortement son développement à partir de 2025. Telecel Money, Sank Money ainsi que plusieurs solutions portées par des banques viennent compléter l’écosystème.

Cette multiplication des offres va profondément transformer l’économie des transactions financières.

La baisse des coûts, moteur de l’inclusion financière

À en croire Joël Ky, la principale contribution des services financiers numériques à l’inclusion financière réside dans la réduction des coûts d’accès.

Il rappelle qu’à certaines périodes, les transferts pouvaient coûter jusqu’à 10 % du montant envoyé. Les innovations technologiques et l’intensification de la concurrence ont progressivement fait baisser ces tarifs jusqu’à des niveaux parfois proches de zéro pour certaines opérations.

Les dépôts gratuits, les retraits à faible coût et les transferts à des tarifs réduits ont permis à des millions de personnes d’accéder à des services financiers auparavant jugés trop coûteux.

D’après le directeur général, c’est précisément cette baisse des barrières financières qui explique la progression rapide de l’inclusion financière au Burkina Faso. « Les gens qui n’avaient pas la possibilité de payer 1 %, 2 %, 3 %, 6 % ou 10 % peuvent aujourd’hui accéder à ces services à des coûts extrêmement faibles », a-t-il expliqué en substance.

Une inclusion financière portée par le mobile money

Les chiffres présentés lors de la rencontre illustrent cette mutation. Joël Ky a indiqué que le taux d’inclusion financière dans l’espace UEMOA atteint 73,6 %, tandis qu’au Burkina Faso il s’élève à 79,7 %.

Ce résultat contraste fortement avec le niveau de bancarisation traditionnelle qui demeure relativement faible. En se limitant aux seuls comptes bancaires classiques, le taux ne dépasserait pas 22 à 23 %, selon les estimations évoquées lors de la présentation. Ces chiffres montrent que la progression de l’inclusion financière repose désormais largement sur le mobile money et les services financiers numériques.

Autrement dit, l’élargissement de l’accès aux services financiers n’a pas été principalement porté par les banques, mais par les innovations technologiques qui ont permis d’atteindre des populations jusque-là exclues du système financier formel.

L’identité financière numérique comme prochaines frontières

Pour Joël Ky, la transformation est loin d’être terminée. Les QR codes constituent déjà une nouvelle étape dans la simplification des paiements. Cette technologie permet d’effectuer des transactions, d’accéder à des informations commerciales ou encore de faciliter les paiements marchands grâce à un simple scan.

Mais la vision qu’il défend va encore plus loin.

Le dirigeant a esquissé le concept d’une identité numérique économique ou d’un « passeport économique numérique ». L’idée consiste à permettre à chaque citoyen de disposer d’un profil financier sécurisé regroupant ses données économiques essentielles, ses revenus et son historique financier.

Un vue des participants

Il estime qu’un tel dispositif pourrait faciliter l’accès au crédit, améliorer le ciblage des politiques publiques, renforcer la lutte contre le blanchiment de capitaux et simplifier les démarches administratives ou commerciales.

Cette identité économique numérique ne se limiterait toutefois pas aux banques et aux opérateurs de mobile money. Joël Ky affirme que les compagnies d’assurance devraient également être pleinement intégrées à cet écosystème. Il a fait savoir que la souscription d’une assurance constitue elle aussi un acte d’inclusion financière, au même titre qu’un paiement, un transfert d’argent ou l’ouverture d’un compte. Dans sa vision, banques, établissements de microfinance, opérateurs de monnaie électronique et assureurs seraient appelés à alimenter progressivement une même identité financière numérique, capable de retracer l’ensemble des interactions économiques d’un individu.

Cette vision suppose toutefois de relever plusieurs défis, notamment en matière d’éducation financière, de couverture réseau, d’accès à l’électricité et de protection des données personnelles.

Des mandats postaux aux transferts instantanés sur téléphone mobile, le Burkina Faso a déjà connu une révolution. En l’espace de deux décennies, les innovations numériques ont profondément transformé l’accès aux services financiers, contribuant à faire progresser le taux d’inclusion financière à près de 80 %.

Par Bernadette W. Gansonré

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