Burkina Faso : une disposition fiscale pour orienter l’épargne nationale vers les obligations d’État burkinabè, par Boukaré BANCE, Spécialiste des marchés financiers

Le 1er août 2025, le Burkina Faso tournera une page importante de son histoire fiscale. Désormais, les intérêts que les investisseurs résidents perçoivent sur les emprunts émis par d’autres États de l’UEMOA seront imposables au même titre que tout autre revenu de capitaux mobiliers.
Une décision technique ? Pas seulement. C’est une réforme ambitieuse, stratégique et surtout, riche de conséquences.

Une disposition qui concerne tout le monde

La première chose à retenir, c’est que cette disposition touche tous les investisseurs, sans distinction de statut. Que vous soyez une personne physique ou morale, du moment que vous êtes résident fiscal au Burkina, vous êtes concerné. Et à ce titre, vous devez réévaluer vos choix d’investissement.

Mais pour bien comprendre, analysons cette réforme à travers les quatre grandes parties directement concernées : (1) l’État burkinabè, (2) les investisseurs résidents, (3) les autres États de l’UEMOA et (4) les investisseurs non-résidents.

1. L’État burkinabè : entre conformité, fiscalité et souveraineté

Il est important de souligner que le Burkina Faso n’a pas inventé cette règle. Elle est simplement la transposition de la Directive n°01/2008/CM/UEMOA, notamment de son article 9, qui limite l’exonération aux seuls intérêts versés sur les emprunts émis par un État membre ou ses collectivités.

En l’appliquant, le pays respecte enfin une logique communautaire qui avait trop longtemps été négligée.

Mais ce n’est pas tout : cette réforme permet à l’État de collecter plus d’impôts sur les intérêts versés à ses résidents qui investissent dans des titres étrangers. Et surtout, elle oriente l’épargne nationale vers les obligations d’État burkinabè, contribuant ainsi à renforcer sa souveraineté financière.

En clair, le pays gagne sur deux (02) plans : recettes fiscales et mobilisation des ressources locales pour son propre développement.

2. Les investisseurs burkinabè : réapprendre à décider

Pour les investisseurs résidents, c’est une nouvelle ère de réflexion qui commence. Désormais, investir dans un emprunt d’un autre État UEMOA implique de payer des impôts sur les intérêts. Cela veut dire que la rentabilité nette diminue.

Exemple pratique :
Un investisseur burkinabè place 1 000 000 FCFA dans un emprunt d’un autre État de L’UEMOA à 6,5% d’intérêt.
Avant la réforme : il touche les 65 000 FCFA sans impôt.
Après la réforme (taux d’imposition 27,5 %) : il paiera 17 875 FCFA d’impôt et recevra = 47 125 FCFA net.
➤ Pour un titre burkinabè exonéré : 65 000 FCFA net.

Conclusion : l’écart de rendement net pousse à préférer le titre national.

L’investisseur devra donc analyser davantage avant d’investir : comparer la fiscalité, observer les taux réels nets, évaluer s’il vaut mieux attendre une émission du Burkina ou d’autres alternatives, etc… Ce contexte crée une sorte de réflexe patriotique économique, où l’épargne locale cherche un refuge fiscalement avantageux dans les titres burkinabè.

Mais il faut aussi rester vigilant : certains gros porteurs pourraient chercher à contourner la fiscalité en plaçant leurs souscriptions via des SGI étrangères ou des comptes offshores. Ce phénomène appelle à un renforcement des capacités de contrôle fiscal et de traçabilité dans les investissements transfrontaliers.

3. Les autres États de l’UEMOA : un choc à anticiper

Chaque semaine, les États de l’UEMOA lèvent des fonds sur le marché régional. Le Burkina Faso est souvent un contributeur non négligeable à ces levées.
– Désormais, la participation des investisseurs burkinabè sera conditionnée à une analyse fiscale.
– Cela pourrait entraîner une baisse de la demande pour les titres des autres pays, sauf si ceux-ci offrent des taux plus attractifs pour compenser l’imposition.

Ces États devront repenser leur stratégie de mobilisation régionale pour maintenir l’intérêt des investisseurs burkinabè.

Et si les autres pays de l’UEMOA adoptaient la même réforme ?
Il faut envisager ce scénario. Si la Côte d’Ivoire, le Bénin, le Sénégal ou d’autres emboîtent le pas du Burkina, cela créerait une fiscalité harmonisée du point de vue de l’application de la disposition, certes, mais aussi un rééquilibrage des flux d’investissements intra-UEMOA. Le marché deviendrait plus concurrentiel fiscalement, et les émetteurs seraient obligés d’être encore plus compétitifs en termes de taux, de liquidité et de crédibilité.

4. Les investisseurs non-résidents : exclus de la réforme, mais pas indifférents

Les non-résidents fiscaux ne sont pas concernés par cette réforme. Un Sénégalais vivant à Dakar, ou un Européen vivant à Paris, ne sera pas imposé par le Burkina Faso.
Mais cette réforme pourrait indirectement modifier leurs opportunités d’investissement, notamment si :

  • La concurrence baisse sur certaines émissions
  • Les taux d’intérêt sont ajustés pour séduire les investisseurs locaux

Ils seront donc attentifs aux effets collatéraux, même s’ils ne sont pas directement touchés.

Par Boukaré BANCÉ : Analyste financier, spécialiste des marchés financiers, auteur du livre ‘’investir à la BRVM” et commissaire général du SIBA

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