Conférence annuelle sur les finances publiques : Le Pr Idrissa Ouédraogo présente quatre leviers pour bâtir « l’endogénéité financière » du Burkina Faso

Après la cérémonie d’ouverture de la conférence annuelle sur les finances publiques, coorganisée le mercredi 8 juillet 2026 par l’Institut des finances publiques du Burkina (IFPB), le Cabinet d’études et de recherche en entreprise (CERE) et le journal L’Économiste du Faso, l’économiste Pr Idrissa Mohamed Ouédraogo a livré la leçon inaugurale de la rencontre, consacrée au thème : « Financements innovants et développement endogène : mobiliser des ressources nouvelles pour une croissance inclusive et durable ».

Pour le Pr Ouédraogo, le développement endogène désigne un développement « commandé de l’intérieur », mobilisant d’abord les ressources et les facteurs propres au pays, ancré sur ses priorités et déterminé par sa propre souveraineté. « Cela permet de bâtir des institutions capables de retenir, de recycler et de faire fructifier les valeurs sur nos propres sols », a-t-il précisé.

Il a rattaché cette approche à la théorie de la croissance endogène, selon laquelle la croissance durable procède non pas d’une manne extérieure, mais de l’accumulation du capital humain, du savoir, de l’innovation et de la qualité des institutions. Transposée à la sphère financière, cette logique définit l’endogénéité financière comme la capacité d’une économie à mobiliser sa propre épargne, à tarifer son propre risque, à structurer ses propres instruments et à allouer ses ressources selon ses propres priorités. « C’est ça l’endogénéité financière. Et c’est ça qui fait la différence entre être financé et se financer soi-même », a insisté le conférencier.

Il a toutefois pris soin de dissocier cette doctrine de souveraineté de toute tentation autarcique. L’endogénéité, a-t-il précisé, n’est pas la fermeture, mais la maîtrise des ressources. Pour ce faire, il a proposé une grille de lecture unique pour évaluer tout instrument financier : dans quelle mesure renforce-t-il l’endogénéité financière du pays ? De cette question se dégagent, dit-il, quatre leviers d’action.

Mobiliser l’épargne interne et régionale, notamment via l’« obligation de détail »

Premier levier identifié : la mobilisation de l’épargne interne et régionale, jugée plus sûre que l’emprunt extérieur, car indépendante de l’humeur des marchés internationaux ou du cours du dollar. Le Pr Ouédraogo a souligné que cette épargne existe, sous forme de plusieurs milliards de dépôts logés dans les structures financières nationales.

Cependant, a-t-il poursuivi, cette épargne souffre d’une mauvaise circulation : elle dort sur les comptes ou finance des opérations de court terme, au lieu d’irriguer l’investissement long, seul porteur de développement selon lui. « Or c’est l’investissement long qui porte le développement, pas le court terme », a martelé Pr Idrissa Ouédraogo, préconisant, de ce fait, d’approfondir les marchés existants, notamment la Bourse régionale des valeurs mobilières (BRVM) et le marché des titres publics piloté par l’agence UMOA-Titres.

Lire aussi : Burkina/ Finances publiques : l’IFPB, le CERE et L’Économiste du Faso ouvrent le débat sur les financements innovants – Horonya finance

L’innovation la plus prometteuse à ses yeux est ce qu’il convient d’appeler « obligation de détail », émise en petites coupures de quelques milliers de francs et souscriptible par tout citoyen depuis son téléphone. « On peut imaginer, par exemple, un emprunt national qu’on va appeler obligation de développement, que chaque Burkinabè pourrait acquérir pour une somme modeste », a-t-il détaillé. Cette formule, à ses dires, ferait du citoyen un véritable « actionnaire de son propre pays ».

Pour les projets de plus grande ampleur, il a mentionné deux techniques complémentaires, à savoir la syndication bancaire, qui permet à plusieurs banques de s’associer pour prêter une somme qu’aucune ne pourrait accorder seule, et le financement structuré, qui adosse le remboursement d’un emprunt aux revenus futurs du projet financé. L’objectif commun de ces instruments, selon le conférencier, est de transformer une liquidité dormante en capital patient détenu par les résidents du pays.

Faire de la diaspora un « capital patient »

Le deuxième levier proposé par l’orateur est la mobilisation des transferts de la diaspora, qualifiés de massifs, réguliers et contracycliques. Ces transferts augmentent, selon lui, lorsque l’économie va mal, alors qu’ils sont aujourd’hui destinés pour l’essentiel à la consommation des familles (loyer, santé, scolarité). « En clair, ces ressources sont fidèles et aucun autre marché n’offre cette fidélité », a-t-il ajouté.

Il a présenté le diaspora bond comme l’instrument permettant de canaliser cette épargne vers le financement de projets nationaux, en misant sur un ressort patriotique. « L’idée ici, c’est de faire en sorte que le membre de la diaspora accepte un rendement inférieur à celui du marché. Par question de patriotisme, de façon générale, tous ceux qui sont à l’extérieur sont très attachés à leur pays », a expliqué l’enseignant-chercheur à la retraite, citant les exemples d’Israël et de l’Inde, qui ont levé plusieurs milliards de dollars auprès de leurs diasporas respectives pour financer leurs économies.

Pour lui, le diaspora bond est un instrument hybride : extérieur par sa localisation, mais endogène par la loyauté de ses souscripteurs. « C’est malheureusement l’un des volets les moins exploités dans nos pays », a-t-il regretté.

Piloter le capital extérieur plutôt que le refuser

Troisième levier : la mobilisation du capital étranger sous pilotage national. Selon le Pr Ouédraogo, l’endogénéité n’interdit pas le recours aux capitaux extérieurs ; elle refuse seulement d’en être le jouet. La question centrale, dit-il, n’est donc pas de savoir s’il faut du capital extérieur, mais qui décide de son emploi et de ses conditions.

Pour ce faire, l’expert a présenté deux techniques pouvant permettre de piloter les capitaux extérieurs. D’abord, le financement mixte, ou blended finance, qui consiste à mobiliser des ressources publiques ou d’un bailleur national sous forme de garantie afin de rassurer un investisseur privé hésitant, permettant ainsi de démultiplier, pour un franc public engagé, les montants captés à l’extérieur. « L’essentiel est que ce fléchage va servir nos priorités et non celles des bailleurs de fonds parce que c’est nous qui décidons de là où on veut mettre ce financement », a précisé le professeur.

Ensuite, la finance climatique, mobilisant des instruments internationaux tels que le Fonds vert ou les obligations vertes, que le conférencier a présentés non comme une aide extérieure, mais comme un droit. « Au Sahel, de façon générale, avec la question du dérèglement climatique, on subit, pourtant ce n’est pas nous qui l’avons causé. Pour l’essentiel, ce sont les pays occidentaux qui sont à la base de ce dérèglement climatique », a-t-il relevé.

Quatrième et dernier levier évoqué : l’ancrage de la finance dans le tissu social et productif, à travers la finance islamique et participative. Reposant sur le principe du partage des profits et des pertes plutôt que sur un taux d’intérêt fixe, ce modèle voit la banque s’associer directement au projet financé et en partager le sort, plutôt que de se contenter d’un rôle de prêteur.

Par Léon Yougbaré

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