Lors du Forum du digital qui s’est tenu du 27 au 28 mars 2026 à Ouagadougou, un panel modéré par Boukaré Bancé, spécialiste des marchés financiers , et réunissant Joël Ky, directeur général de Wave Burkina Faso, ainsi que Yacinthe Kaboré, spécialiste en développement des PME, s’est penché sur les défis du mobile banking en milieu rural. Entre chiffres révélateurs, contraintes de terrain et pistes de solutions, les échanges ont mis en lumière les défis persistants de l’inclusion financière au Burkina Faso, mais aussi les opportunités offertes par le numérique pour transformer durablement l’accès aux services financiers.
Dès l’ouverture des échanges, le modérateur Boukaré Bancé a posé le décor en rappelant que le téléphone mobile est aujourd’hui bien plus qu’un simple outil de communication. Il constitue désormais une véritable porte d’entrée vers les services financiers. Payer, épargner, transférer de l’argent ou même accéder à certaines formes de crédit peut désormais se faire à partir d’un simple appareil. Pourtant, cette révolution numérique ne profite pas encore à tous de manière équitable.
Pour illustrer ce paradoxe, Yacinthe Kaboré, spécialiste en développement des PME, a présenté un état des lieux chiffré particulièrement révélateur. Selon lui, le Burkina Faso compte environ 24 millions d’habitants, pour près de 28 millions de cartes SIM actives. Ce chiffre signifie concrètement qu’il existe plus de lignes téléphoniques que d’individus dans le pays. Dans le même temps, environ 78 % de la population a accès à Internet, laissant près de 22 % encore en marge du numérique.
Mais c’est surtout au niveau de l’inclusion financière que les écarts se creusent. Yacinthe Kaboré a souligné que seulement 21 % des Burkinabè disposent d’un compte bancaire classique. En parallèle, environ 24,7 % possèdent un compte mobile money, ce qui traduit une progression notable mais encore insuffisante. Plus frappant encore, parmi ces utilisateurs, seule une fraction utilise réellement ces services de manière active, estimée à environ 31 %.
Ces chiffres mettent en évidence une réalité : l’accès aux outils ne garantit pas leur utilisation effective. « Le véritable défi aujourd’hui n’est pas seulement la détention, mais l’usage », a insisté Yacinthe Kaboré, pointant du doigt un déficit d’appropriation des solutions digitales.
Prenant la parole à son tour, Joël Ky, directeur général de Wave Burkina Faso, a apporté un éclairage complémentaire, notamment sur la situation dans les zones rurales. Il a reconnu que les statistiques globales peuvent parfois masquer des disparités territoriales importantes. Dans certaines localités reculées, l’accès au réseau reste limité, voire inexistant, ce qui constitue un frein majeur à l’expansion du mobile banking.
Joël Ky a également insisté sur les contraintes liées aux équipements. L’utilisation des smartphones, indispensable pour certains services digitaux, reste encore limitée en milieu rural. Le manque d’électricité complique la recharge des appareils, tandis que le coût d’acquisition des smartphones demeure un obstacle pour de nombreuses populations.
Il a également évoqué la question de la confiance. Dans plusieurs zones rurales, les populations restent attachées à l’usage du cash et se montrent méfiantes vis-à-vis des solutions numériques. « Beaucoup craignent de perdre leur argent ou ne comprennent pas comment fonctionnent ces outils », a-t-il expliqué.
Face à ces réticences, les opérateurs misent sur des stratégies de sensibilisation de proximité. Joël Ky a détaillé les actions menées par son entreprise, notamment le déploiement d’équipes dédiées à l’éducation financière sur le terrain. Ces agents interviennent dans les marchés et les quartiers pour expliquer concrètement le fonctionnement des services mobile money. Le but est de démystifier le digital et d’instaurer un climat de confiance. « Notre message est simple : votre argent vous appartient, même lorsqu’il est dans votre téléphone », a-t-il résumé.
Les innovations technologiques jouent également un rôle clé dans l’élargissement de l’accès. Joël Ky a notamment évoqué des solutions comme les cartes QR, qui permettent d’effectuer des transactions sans nécessiter de connexion Internet permanente. De même, les services basés sur le code USSD offrent la possibilité d’utiliser le mobile banking avec des téléphones basiques, largement répandus en milieu rural.
De son côté, Yacinthe Kaboré a mis en avant l’impact potentiel du mobile banking sur les petites et moyennes entreprises, qui représentent près de 80 % du tissu économique burkinabè. Selon lui, la digitalisation des paiements constitue une opportunité majeure pour ces structures, notamment en matière de sécurisation des transactions.
Dans un contexte marqué par des défis sécuritaires, limiter les déplacements avec de fortes sommes d’argent devient un enjeu crucial. Le mobile money permet ainsi aux entrepreneurs de réaliser des transactions à distance, de payer leurs fournisseurs ou de recevoir des paiements sans manipulation de liquidités.
Mais là encore, des obstacles subsistent. Yacinthe Kaboré a évoqué le manque d’éducation financière comme un frein important à l’adoption de ces outils. Beaucoup d’acteurs économiques, notamment en milieu rural, ne maîtrisent pas encore pleinement les fonctionnalités offertes par les solutions digitales.
Pour répondre à cette problématique, plusieurs initiatives ont été lancées, notamment dans le cadre de programmes publics visant à renforcer l’inclusion financière. Yacinthe Kaboré a ainsi mentionné des projets ayant permis de mobiliser plus de 500 millions de FCFA pour l’acquisition d’équipements numériques, tels que des terminaux de paiement électronique (TPE).
Ces dispositifs sont ensuite déployés auprès d’acteurs locaux, avec pour objectif de toucher directement les populations rurales. Chaque terminal peut potentiellement servir à des dizaines d’utilisateurs, contribuant ainsi à élargir progressivement l’accès aux services financiers.
La question du crédit digital a également été au cœur des échanges. Si certains pays africains ont déjà franchi le pas en permettant l’octroi de microcrédits via téléphone, cette pratique reste encore limitée au Burkina Faso.
Joël Ky a toutefois laissé entrevoir des perspectives encourageantes. Selon lui, les acteurs du mobile money disposent déjà des capacités technologiques nécessaires pour proposer ce type de service. Cependant, plusieurs conditions doivent être réunies, notamment l’obtention d’autorisations réglementaires et la mise en place de partenariats avec des institutions financières.
« Le crédit ne peut pas se faire sans cadre sécurisé », a-t-il rappelé, soulignant le rôle central des régulateurs dans ce processus. La question de la gestion des risques, notamment le remboursement des prêts, constitue également un enjeu majeur.
En conclusion, dans un pays où le taux de bancarisation reste encore inférieur à 40 % dans certaines zones, le mobile banking apparaît plus que jamais comme un levier stratégique pour accélérer l’inclusion financière. Mais pour que cette promesse devienne réalité, il faudra continuer à investir, innover et surtout convaincre.
Par Bernadette W. Gansonré


