À l’occasion de la première journée du Forum Investir au Burkina Faso, qui se tient du 09 au 10 octobre 2025 à Ouagadougou, un panel consacré au financement des projets privés a réuni des acteurs économiques, des institutions financières et des représentants de l’État. Modéré par le ministre de l’Économie et des Finances, Dr Aboubakar Nacanabo, le débat a mis en lumière les défis et les leviers du financement des entreprises burkinabè.
En introduction, le ministre des Finances, Aboubakar Nacanabo a rappelé que le financement de l’économie ne se résume pas à une question de chiffres ou de marchés, « c’est un combat de souveraineté, un front de la révolution économique où se joue notre capacité à nous affranchir de la dépendance ». Pour le ministre, l’accès au financement doit devenir un instrument de libération économique et sociale, un levier pour redonner à la jeunesse burkinabè des perspectives d’emploi et d’entrepreneuriat.
Cette vision a donné le ton des échanges : penser le financement non pas comme une contrainte, mais comme un outil stratégique de développement. Les panélistes ont ainsi exploré les pistes permettant aux entreprises locales, notamment les PME, d’accéder à des ressources financières adaptées à leurs besoins et à leurs ambitions.
Intervenant sur la question de la mobilisation des ressources, l’économiste et consultant financier Yiriba Lassina Traoré, directeur général de Tralassi Consulting Group, a dressé un état des lieux du financement des entreprises au Burkina Faso. Les sources de financement sont connues. On a le crédit bancaire, la microfinance, la mésofinance, l’investissement en capital et, dans une moindre mesure, le marché financier régional. Cependant, il a fait savoir que la difficulté principale réside moins dans l’existence des instruments que dans la qualité des projets et la relation de confiance entre les entreprises et les institutions financières.
« Le crédit, c’est d’abord une question de confiance », a-t-il rappelé. Les banques, soumises à des règles strictes de la BCEAO et de la Commission bancaire, demeurent prudentes dans l’octroi de prêts. Elles doivent en permanence garantir la sécurité des dépôts qui ne leur appartiennent pas. Résultat, seules les entreprises disposant d’une structure financière solide et d’un historique crédible parviennent à obtenir des financements à des conditions favorables. Pour les autres, les taux d’intérêt restent élevés et les conditions d’accès, restrictives.
Pour Karamba Badio, représentant pays de la Société Financière Internationale (SFI), le défi du financement des PME dans les pays en développement tient à la perception du risque. L’institution, membre du Groupe de la Banque mondiale, a mis en place plusieurs instruments pour y répondre, notamment des lignes de crédit et des facilités de garantie au profit des banques commerciales partenaires. Ces dispositifs permettent aux banques locales de prêter aux PME tout en limitant leur exposition au risque.
De son propos, « ces mécanismes sont assortis de critères d’éligibilité clairs et de rapports annuels de suivi », garantissant la traçabilité des fonds. Toutefois, la SFI n’impose pas de plafond de taux d’intérêt. Chaque banque évalue le risque et fixe son propre taux, en fonction de la solvabilité de l’entreprise emprunteuse. L’objectif, explique Badio est de soutenir les projets viables tout en maintenant un cadre de responsabilité pour les institutions financières.
La SFI déploie également des outils de « dérisking » pour rendre les projets plus attractifs aux investisseurs. Dans certains cas, elle mobilise les ressources concessionnelles de la Banque mondiale ou de l’IDA pour garantir les prêts et couvrir une partie du risque commercial, notamment dans les projets énergétiques ou d’infrastructures.
Une autre source majeure de financement a été évoquée. Il s’agit du marché financier régional. Davy Soubeiga, directeur de l’antenne national de la BRVM (Bourse Régionale des Valeurs Mobilières), a souligné le rôle essentiel de la Bourse dans la mobilisation de capitaux de long terme. Depuis sa création en 1998, la BRVM a permis de lever plus de 22 000 milliards de FCFA, essentiellement via les emprunts obligataires des États membres de l’UEMOA. Le secteur privé, en revanche, y reste peu représenté.
« Au Burkina Faso, seules trois entreprises sont cotées à ce jour », a-t-il déploré, rappelant que la dernière introduction en bourse remonte à 2016. Selon lui, la principale difficulté réside dans la réticence des entrepreneurs à ouvrir leur capital. Cette culture de la confidentialité, associée à une faible maîtrise des exigences de gouvernance et de transparence, freine la participation du secteur privé aux marchés de capitaux.
Pourtant, plusieurs outils existent, à savoir les placements privés, les obligations vertes, la finance islamique ou encore la titrisation de créances. Ces mécanismes offrent des solutions de financement flexibles, adaptées aux PME, mais restent encore peu connus. À ce titre, le modérateur a insisté sur la nécessité d’une communication accrue auprès des entreprises et d’une simplification des procédures d’accès.
Représentant la Direction générale de la coopération (DGCOOP), Jean-Marie Kébré a abordé la question du financement extérieur et du rôle de l’État dans la mobilisation des ressources. Si la DGCOOP travaille principalement à mobiliser des fonds concessionnels pour les projets publics, certains mécanismes, comme les partenariats public-privé (PPP) et les financements mixtes, permettent d’impliquer le secteur privé dans la réalisation de projets structurants.
Selon Kébré, ces approches favorisent la complémentarité entre capitaux publics et privés. En effet, l’État sécurise l’investissement, tandis que le secteur privé apporte son expertise et son efficacité opérationnelle. Il a également évoqué la possibilité pour la DGCOOP d’accompagner les entreprises vers les guichets privés de la BOAD, de la BAD ou de la SFI, notamment par la diffusion d’informations et la facilitation des démarches.
Pour Yiriba Lassina Traoré, le développement de nouveaux instruments financiers constitue une opportunité majeure pour les entreprises burkinabè. Il cite notamment le capital-investissement, les prêts d’actionnaires, ou encore les participations minoritaires du Fonds burkinabè de développement économique et social (FBDES). Ce dernier, selon lui, joue un rôle clé dans l’accompagnement des PME grâce à des interventions en capital et des prêts directs.
Le consultant met aussi en avant les « business angels », des investisseurs individuels expérimentés qui apportent à la fois des fonds et un réseau d’affaires. Bien que cette culture ne soit pas encore présente au Burkina Faso, elle représente un levier prometteur pour le financement des jeunes entreprises. Enfin, il a souligné le potentiel de la finance islamique, de plus en plus présente dans le pays, et des mécanismes de finance durable orientés vers les projets à impact social et environnemental.
Un autre point saillant du débat a porté sur le niveau des taux d’intérêt dans la zone UEMOA. Le ministre Nacanabo a relevé l’écart entre le taux directeur de la BCEAO, actuellement parmi les plus faibles de la région, et les taux pratiqués par les banques commerciales, souvent supérieurs à 12 %. Pour les entreprises, cette situation limite la rentabilité des projets et réduit leur capacité d’investissement.
Lassina Traoré a expliqué que cet écart s’explique par la « prime de risque » intégrée par les banques. Une entreprise publique ou une institution bien notée bénéficiera de conditions plus avantageuses qu’une PME sans garanties solides. Néanmoins, il reconnaît que le risque est souvent surévalué, en raison d’une faible connaissance des acteurs économiques et d’une absence de mécanismes de couverture systématique.
Pour réduire ces écarts, le ministre a appelé à un recours plus systématique aux instruments de garantie disponibles, tels que le Fonds de Solidarité Africain (FSA), le Fonds Africain de Garantie et de Coopération Économique (FAGACE) ou la MIGA (Agence multilatérale de garantie des investissements). Ces outils permettent de réduire le risque perçu par les banques et, par conséquent, de rendre les crédits plus accessibles.
En conclusion, ce panel a mis en évidence un constat partagé : les ressources existent, mais leur mobilisation demeure freinée par des barrières structurelles (culture de la confidentialité, manque d’information, faible structuration des projets et perception élevée du risque). Tous les intervenants ont appelé à une collaboration renforcée entre État, banques, institutions de développement et secteur privé.
Par Leila Toé



