Interview/ Hackathon des Grandes Écoles : « Le Burkina ne manque pas de talents, il manque de cadres pour les révéler » Elvis Tiaho, Promoteur et Président du Comité d’organisation

À la tête d’une startup spécialisée dans l’intelligence artificielle appliquée à la relation client pour les banques et institutions financières de la zone UEMOA, Elvis Tiaho est aussi le promoteur du Hackathon des Grandes Écoles du Burkina Faso, dont la deuxième édition se tient cette année au SIAO du 21 au 23 mai 2026. Organisée autour du thème « Solutions EdTech contextualisées pour une éducation accessible au Burkina Faso », cette édition contient plusieurs innovations majeures, avec une ambition de structurer durablement l’écosystème entrepreneurial de la jeunesse burkinabè. Dans cet entretien accordé à Horonya Finance, le promoteur revient sur la genèse de l’initiative et présente le déroulement pratique de la deuxième édition.

Horonya Finance (HF) : Le Hackathon des Grandes Écoles en est à sa deuxième édition. Qu’est-ce qui a motivé la création de cette plateforme, et quel bilan tirez-vous de la première édition qui a conduit à cette reconduction à plus grande échelle ?

Elvis Tiaho (ET) : Le Hackathon des grandes écoles est né du fait qu’au Burkina, nous avons une jeunesse qui est compétente, qui est créative, mais qui n’est pas suffisamment connectée à des cadres où leurs idées ou leurs solutions peuvent prendre vie. Nous avons voulu donc créer une plateforme où les étudiants ne se contentent pas seulement d’apprendre ou d’observer, mais où ils passent à l’action, où ils deviennent des acteurs. La première édition a confirmé ce potentiel, à travers la mobilisation des étudiants, la qualité des projets, l’intérêt de l’entreprise qui a accompagné l’activité et l’intérêt même de l’université qui a décidé d’héberger cette édition-là en son sein. C’est précisément ce qui a poussé à passer à une échelle supérieure cette année, c’est-à-dire faire quelque chose de beaucoup plus structuré et permettre à ce que cette fois, les étudiants ne viennent pas seulement pour compétir, mais que l’administration elle-même vienne avec les étudiants. C’est pourquoi on est au SIAO cette année, et au-delà de la compétition, nous avons un espace où les universités seront présentes, les incubateurs, les startups, les entreprises.

HF : Quelle est la philosophie qui sous-tend ce hackathon ?

ET : La philosophie qui a motivé le hackathon des grandes écoles, premièrement, c’est de produire des solutions qui partent de notre contexte. Donc, le mot central du hackathon des grandes écoles, c’est la contextualisation. C’est pour dire qu’aujourd’hui, nous ne voulons pas produire des solutions qui soient seulement belles pour une compétition, mais des solutions qui peuvent avoir un impact concret. Deuxièmement, l’objectif, c’est de produire une génération d’entrepreneurs. Avec le hackathon des grandes écoles, nous avons pour objectif de produire 500 entrepreneurs d’ici 2030.

HF : Le thème retenu cette année est « Solutions EdTech contextualisées pour une éducation accessible au Burkina Faso ». Pourquoi avoir centré cette édition sur l’EdTech, et en quoi ce secteur représente-t-il un levier stratégique pour le développement du pays ?

ET : D’abord, il faut entendre par EdTech, la technologie appliquée à l’éducation. Un peu comme FinTech pour la finance, comme HealthTech, quand il est question de la santé. Le hackathon des grandes écoles a une manière particulière de fonctionner. Chaque année, on choisit un secteur clé de développement et on concentre la réflexion dessus. La première édition, c’était sur l’autosuffisance alimentaire. Cette année, c’est l’éducation. L’année prochaine, ce sera peut-être la santé ou l’énergie. Donc, aujourd’hui, nous sommes sur l’éducation parce qu’elle est le socle de tout développement durable. Or, au Burkina Faso, à ce jour, nous avons des défis qui persistent. Nous avons l’accès limité aux ressources, les inégalités territoriales, les contraintes de connectivité. Aujourd’hui, l’EdTech permet justement d’apporter des réponses innovantes, accessibles et adaptées, notamment à travers des solutions hors ligne, des approches low data, c’est-à-dire des solutions qui consomment très peu de données. On a aujourd’hui l’initiative d’intégrer des solutions d’intelligence artificielle qui ne nécessitent pas de connexion permanente. Ce qui va permettre de briser les barrières à l’apprentissage et de renforcer la continuité pédagogique, peu importe la zone où se trouve un apprenant donné.

HF : À terme, quelle ambition portez-vous pour cet événement ?

ET : Alors, la vision que nous avons pour le hackathon des grandes écoles, c’est de structurer l’écosystème d’innovation au sein de la jeunesse. Nous voulons que le hackathon des grandes écoles soit un label de crédibilité pour les projets qui vont passer à travers cela, afin qu’ils aient la garantie de vie. Aujourd’hui, nous avons entrepris plusieurs démarches pour atteindre cet objectif. Nous avons initié des échanges avec la chambre de commerce dans l’optique de faire en sorte que chaque projet qui passe par le hackathon des grandes écoles, soit enregistré avec un RCCM et un IFU. Cela va permettre aujourd’hui d’apporter de la structuration au sein de l’écosystème entrepreneurial jeune. Ces projets-là vont devenir éligibles à des financements privés ou publics. En plus de la chambre de commerce, nous avons émis la même intention auprès du Fonds Burkinabé de Développement économique et social (BFBDES). Donc, ce que nous voulons avec le Hackathon des grandes écoles, c’est d’amener les jeunes à quitter cette posture de passivité, d’indignation, d’observation, pour une posture d’action. En gros, nous voulons que le hackathon soit ce jardin-là qui est fertile, et nous voyons les jeunes comme des graines que nous allons faire pousser.

HF : L’événement s’articule autour de trois espaces distincts. Que sont ces espaces et de quoi s’agit-il exactement ?

ET : Cette plutôt, quatre espaces. Premièrement, il y a l’espace de compétition. Ensuite, il y a le village de l’innovation, qui réunit les universités, les startups, les incubateurs, et les entreprises. Le troisième espace qui est la rue de l’apprentissage est une innovation de cette année. Elle est appelée à changer de nom au fil des ans n fonction de la thématique. Aujourd’hui, nous avons des solutions EdTech qui existent déjà, mais qui ne sont pas suffisamment connues. Donc, cette rue-là, c’est une allée de 14 espaces d’exposition qui vient mettre en lumière les technologies éducatives qui existent déjà et inciter le grand public à s’approprier ces technologies-là. Enfin, nous avons la tribune étudiant, qui vient parler de santé mentale pour encourager la jeunesse à des pratiques d’expression saine, et pour ne pas toujours tout garder et peut-être risquer la dérive. C’est pourquoi aujourd’hui, la tribune étudiant, c’est le visage humain de l’activité.

HF : La Tribune de l’étudiant aborde des enjeux sociaux comme la santé mentale étudiante. Comment justifiez-vous l’intégration de cette dimension dans un événement à vocation technologique et entrepreneuriale ?

ET : Il faut noter que la technologie seule ne transforme pas une société. Ce sont les individus qui la portent. Au hackathon des grandes écoles, nous avons fait le choix d’intégrer la tribune de l’étudiant parce que nous considérons que les défis comme la santé mentale, la pression académique ou le manque de repères impactent directement la capacité des jeunes à innover, à entreprendre et à s’engager. Parler de santé mentale dans un événement technologique, ce n’est pas sortir du cadre, c’est au contraire revenir à l’essentiel, créer des innovateurs équilibrés, conscients et capables de porter des solutions durables. Ce que nous voulons au hackathon des grandes écoles, c’est des entrepreneurs qui sont produits d’abord de l’intérieur vers l’extérieur.

HF : Comment se déroule concrètement la compétition inter-grandes écoles : quelles sont les règles, les critères d’évaluation des projets, et qui compose le jury ?

ET : Déjà, la compétition est à la fois ouverte aux universités qui souhaitent directement inscrire leurs étudiants, tout comme les étudiants ou les jeunes innovateurs peuvent s’inscrire eux-mêmes. Donc la compétition est ouverte. A partir du début avril, nous allons ouvrir l’appel à candidature. Le premier jour, nous allons alterner entre formation, immersion et pitch. C’est-à-dire que cette année, pendant toute la première journée, les 40 équipes qui sont attendues vont présenter leurs projets de façon orale. L’innovation que nous avons apportée, c’est que les formations sont ouvertes à tous les jeunes. Donc à la fin de la journée, 20 équipes seront retenues pour la deuxième journée. Pour la deuxième journée, on sera sur la phase pratique et de formation intense. A la fin de la deuxième journée, 10 équipes seront retenues. Et le troisième jour est consacré à la présentation des prototypes à l’issue de laquelle nous allons retenir cinq équipes. Ces cinq équipes retenues vont entrer dans une incubation de 3 mois. Aux sorties de ces 3 mois, elles vont participer à la journée du capital-risque, une autre innovation de cette édition. Pour cette journée dédiée au capital-risque, on ajoutera aux cinq trois de l’édition précédente et deux autres équipes en dehors du hackathon, ce qui fera au total 10 équipes. Elles vont pitcher devant des business angels. Et il y aura 5 tickets de 5 millions FCFA à gagner. Autrement dit, 5 projets auront la possibilité d’être financés à hauteur de 5 millions FCFA. A travers cette démarche, nous voulons apporter l’esprit du capital-risque ici au Burkina.

HF : Quels sont les principaux critères qui guideront l’évaluation des projets en compétition ?

ET : Alors, les principaux critères d’évaluation, il y en a deux. Le premier, c’est la contextualisation du projet. Il faut que ce soit un projet qui soit en phase avec les réalités socio-économiques du Burkina. J’ai tantôt parlé de solutions hors ligne, de solutions low data, ou de solutions d’IA qui ne nécessitent pas de connexion permanente. C’est parce que nous sommes dans un écosystème où non seulement la connexion est chère, mais aussi elle n’est pas accessible. Nous ne voulons pas qu’un simple manque de connexion soit un frein pour un apprenant. Le deuxième critère, qui est une conséquence directe du premier, c’est la pérennité, le potentiel de vie. Nous voulons un projet durable, qui peut avoir de l’ancrage et donc, avoir ses racines bien profondes.

HF : Combien de compétiteurs et de projets attendez-vous pour cette édition ? Comment garantissez-vous que les solutions produites répondent à des problématiques réelles du terrain éducatif burkinabè, et non à de simples exercices académiques ?

ET : Pour cette édition, nous attendons 40 projets pour la première journée. Chaque équipe doit être composée d’au moins 3 à 5 personnes, donc entre 120 et 160 compétiteurs que nous attendons.

HF : Vous attendez jusqu’à 1 200 visiteurs par jour, issus de profils très variés. Quels mécanismes avez-vous mis en place pour que la rencontre entre étudiants innovateurs, entreprises et institutions génère des retombées concrètes au-delà de l’événement lui-même ?

ET : D’abord, notre objectif est de réunir dans un cadre d’apprentissage, jeunes innovateurs, étudiants et professionnels. Aujourd’hui, peu importe le niveau où nous sommes, nous apprenons forcément quelque chose. Savoir que nous avons l’opportunité de découvrir des solutions pour nous accompagner dans notre apprentissage, dans cette croissance intellectuelle, nous la saisirons. Avec les différents profils attendus, les participants auront face à eux un gros plateau d’opportunités. Et ils auront simplement à se servir. Les entreprises pourront toucher déjà parmi les compétiteurs. Ce qu’il faut dire, c’est qu’en ouvrant également la compétition au grand public, cela permet la détection du talent et le recrutement.

HF : Vous présentez cet événement aux entreprises comme une opportunité d’identifier et de recruter des talents. Quelles perspectives ou opportunités espérez-vous que cette édition offrira pour favoriser des collaborations, financements ou recrutements ?

ET : Déjà, lorsque nous prenons les compétiteurs qui généralement ont des profils tech, grâce à l’évènement, ils seront accessibles aux entreprises pour renforcer, pour dynamiser davantage leur section informatique. Pour les étudiants au sens plus large, nous sommes à une période qui se situe juste avant les vacances. Nous savons qu’aujourd’hui, les étudiants, pendant les vacances, sont en quête de stage ou d’insertion. Il y a aussi les entreprises qui sont à la recherche de stagiaires. Pour ce qui est des questions de financement, à travers cette démarche qu’on a entreprise pour structurer vraiment les projets et l’écosystème, nous voulons que dans deux, trois ans, ces projets, à travers notamment les différentes entreprises, institutions financières, puissent avoir accès à des financements. Mieux encore, que des opportunités de financement particuliers puissent se créer à partir du hackathon des grandes écoles.

HF : Dans un contexte où le Burkina Faso fait face à de nombreux défis structurels, quel message adressez-vous aux décideurs politiques ?

ET : Aujourd’hui, la jeunesse burkinabè ne manque ni de talent, ni d’idées. Ce dont elle a besoin, ce sont des cadres structurés et des partenaires engagés pour transformer ce potentiel en impact. Parce qu’il faut le dire, la jeunesse entend dire partout, vous pouvez faire ceci, vous devez faire cela. Moi, je pense que nous pouvons continuer à dire aux gens quoi faire. Tout comme également, nous pouvons faire ce petit pas en avant pour leur tendre la main et leur permettre de faire le premier pas. Et c’est exactement ce que nous faisons avec le hackathon des grandes écoles. Nous invitons les décideurs et les institutions à voir ce type d’initiatives non comme un événement ponctuel, mais comme un investissement stratégique dans le capital humain et l’avenir du pays. Soutenir la jeunesse aujourd’hui, c’est sécuriser le développement de demain.

HF : Quel est votre message pour les étudiants et universités ?

ET : Aux étudiants, nous disons, n’attendez pas d’être prêts pour commencer. Le hackathon des grandes écoles est une opportunité de transformer vos connaissances en solutions concrètes. Et nous ajoutons que votre potentiel ne se mesure pas à ce que vous savez, mais à ce que vous faites. Aux universités, nous lançons un appel à accompagner cette dynamique, à encourager les initiatives qui favorisent l’innovation et l’engagement.

Interview réalisée par Léon Yougbaré

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