Interview : « La finance agricole ne doit plus être un simple outil d’accompagnement, mais un moteur du développement endogène », Dominique Tamini, Expert senior en Finance agricole

À travers son nouvel ouvrage intitulé La finance agricole : un moteur du développement endogène, Dominique Tamini propose une réflexion approfondie sur les mécanismes de financement du secteur agricole et les leviers d’une transformation durable des économies rurales. Destiné aux décideurs publics, aux institutions financières ainsi qu’aux acteurs des chaînes de valeur agricoles, ce livre se veut un guide pratique face aux défis du changement climatique, de la gestion des risques et de la transformation numérique des services financiers.

Dans cet entretien, l’auteur, expert senior en microfinance, finance agricole, finance verte, inclusion et éducation financière, revient sur les motivations de son ouvrage, dresse un état des lieux du financement agricole au Burkina Faso et partage sa vision d’une finance agricole au service du développement endogène.

Vous avez fait sortir un ouvrage intitulé « La finance agricole : un moteur de développement endogène ». À qui s’adresse-t-il prioritairement ?

Ce livre s’adresse prioritairement aux gouvernants, afin qu’ils mettent en place des cadres réglementaires solides, alignés sur les besoins des agriculteurs et les objectifs de durabilité. Il s’adresse également aux institutions financières, afin qu’elles aillent au-delà des modèles traditionnels pour adopter des approches centrées sur l’innovation et la flexibilité. Enfin, il est destiné aux organismes non gouvernementaux, aux chercheurs et aux entrepreneurs, appelés à travailler main dans la main pour développer des solutions adaptées aux contextes locaux.

Qu’est-ce qui vous a conduit à consacrer un ouvrage entier à la finance agricole ?

L’idée d’écrire sur la Finance Agricole : un Moteur du Développement Endogène est née d’une part suite à ma formation certifiante en Finance Agricole et Rurale (FAR) qui s’est déroulée à Nairobi au kenya du 21 au 26 octobre 2024, organisée par l’Appui au Développement Autonome (ADA) en collaboration avec l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) et avec le soutien du Ministère des Affaires étrangères (MAE) du Luxembourg ;

D’autre part dans l’optique de partager mon expérience de plus de douze (12) ans dans le financement des chaines de valeurs agricoles en vue de susciter des réflexions pour un accompagnent inclusif de tous les acteurs intervenants dans les maillons de ces chaines.

Quel regard portez-vous aujourd’hui sur le financement de l’agriculture au Burkina Faso ?

Le financement de l’agriculture au Burkina Faso se passe plus ou moins bien. En effet, depuis l’avènement des premières institutions financières au Burkina Faso comme la Caisse Nationale de Crédit Agricole (CNCA) crée en 1980 qui a été confronté à des difficultés de gestion. Aujourd’hui, l’écosystème de financement agricole a évolué avec la création plus récente de la Banque Agricole du Faso. Mais au-delà de la création spécifique de ses institutions financières Agricole, l’ensemble des institutions de microfinances, les banques et établissements de crédit financent le monde Agricole. Outre, l’Etat et les partenaires techniques ont développés les politiques publiques afin de soulager les acteurs, cependant il faut réadapter le contenu de ces politiques aux réalités du moment car l’environnement agricole est changeant notamment avec l’accélération des changements climatiques. Il faut également adapter les politiques de financement et renforcer les compétences des acteurs en termes d’éducations financières. Il y’a eu de nombreuses actions en termes d’assistance technique et de financement à l’endroit des acteurs du monde Agricole. Mais, de nos jours nous constatons qu’il y’a toujours des efforts à faire dans ce sens parce que les concernés ne perçoivent pas l’accompagnement financier réel envers eux pour diverses raisons. D’où il faut susciter le débat afin de conjugués les efforts pour un accompagnement financier réel du monde Agricole.

Au Burkina Faso, l’inclusion financière reste limitée avec environ 40-45% de la population adulte ayant accès à des services financiers formels. Le secteur agricole, qui emploie plus de 80% de la population active, demeure largement sous-bancarisé.

Quelles sont les principales difficultés qui freinent l’accès des producteurs agricoles au crédit ?

Les principales difficultés qui freinent l’accès des producteurs agricoles au crédit peuvent être les risques élevés perçus par les institutions financières, notamment la vulnérabilité aux aléas climatiques (sécheresses, inondations), la fluctuation des prix des produits agricoles ainsi que les maladies et les parasites affectant les récoltes. S’ajoute à cela le manque de garanties, caractérisé par l’absence de titres fonciers, de permis urbain d’habitation (PUH), etc., formels chez la majorité des petits exploitants, les difficultés à valoriser les terres comme collatéral ainsi que des actifs agricoles difficiles à saisir et à revendre. Les coûts de transaction élevés constituent également un frein, en raison de la dispersion géographique des exploitants en zones rurales, de la faible densité des points de service bancaire et des coûts administratifs élevés pour de petits prêts.

À cela s’ajoute l’asymétrie d’information, marquée par l’absence d’historique de crédit pour la plupart des agriculteurs, le manque de comptabilité formelle dans les exploitations et les difficultés à évaluer la solvabilité des emprunteurs. L’analphabétisme et la faible éducation financière représentent également des obstacles, avec un taux d’alphabétisation limité en zones rurales, une méconnaissance des produits et services financiers et des difficultés à remplir les formalités administratives.

L’inadéquation des produits financiers constitue un autre facteur limitant, avec des échéances de remboursement non alignées sur les cycles agricoles, des montants et des durées de prêts inadaptés ainsi que des taux d’intérêt souvent trop élevés (15 à 25 % en moyenne). Les infrastructures limitées, notamment la faible couverture du réseau bancaire en zones rurales, l’insuffisance des routes et des moyens de communication, ainsi que l’accès limité à l’électricité et à Internet, compliquent également l’accès au financement. En effet, le cadre réglementaire et institutionnel pourraient être améliorés avec des mécanismes de financement plus dynamique

Le défi de l’inclusion financière agricole en Afrique subsaharienne et au Burkina Faso nécessite une approche holistique combinant innovation technologique, renforcement des capacités, amélioration des infrastructures et adaptation des produits financiers aux réalités du secteur agricole.

Vous affirmez que la finance agricole doit être un moteur de développement et non un simple outil d’accompagnement. Que faut-il comprendre concrètement ?

Il faut comprendre qu’il s’agit de la transformation des produits agricoles. En effet, moins de nos produits agricoles ne sont pas transformés sur place ce qui limite la plus-value de la matière première en termes de rentabilité économique et financière. Le maillon transformation occupe une place très importante dans les chaînes de valeurs agricoles, car il facilite la création d’emplois à l’échelle dans nos économies.

Le financement agricole constitue l’un des déterminants majeurs de la transformation structurelle des économies rurales, en particulier dans les pays à dominante agricole comme le Burkina Faso et plusieurs économies d’Afrique subsaharienne.

Comment renforcer le rôle des institutions financières dans le développement du secteur agricole ?

Le renforcement du rôle des institutions financières dans le développement du secteur agricole passe nécessairement par des politiques publiques et institutionnelles qui donnent des orientations stratégiques aux acteurs financiers. Il repose également sur une bonne gouvernance, car la question de la bonne gouvernance est centrale dans la vie des institutions financières. L’organe de gouvernance est le pilier qui prend les décisions et donne les orientations stratégiques dans la conduite des affaires de l’institution. Il est aussi nécessaire de renforcer les compétences des gouvernants et du personnel des institutions financières dans le domaine agricole, ainsi que de créer des directions et/ou des départements agricoles dédiés au sein des institutions financières.

Au Burkina Faso, les IMFs (sociétés anonymes, sociétés coopératives d’épargne et de crédit, réseaux mutualistes, confédérations) constituent le principal canal de financement des petits producteurs agricoles.

Les institutions financières financent le crédit de campagne (intrants, semences, engrais), le crédit de fonds de roulement, le crédit d’investissement, le petit équipement agricole, les activités génératrices de revenus rurales, les crédits saisonniers alignés sur les cycles agricoles ainsi que les crédits solidaires. Ce dernier modèle est particulièrement adapté aux exploitations familiales qui représentent plus de 80 % des unités agricoles au Burkina Faso.

L’assurance agricole est citée dans votre ouvrage. En quoi est-elle essentielle pour les producteurs ?

Effectivement le chapitre 6 de mon ouvrage fait cas de la micro-assurance agricole à la page 139.

La microassurance est un mécanisme d’assurance caractérisé principalement par la faiblesse des primes et/ou des capitaux assurés, par la simplicité des couvertures, des formalités de souscription, de gestion des contrats, de déclaration de sinistres et d’indemnisation des victimes.

La microassurance vise à protéger les personnes à faible revenu contre des risques spécifiques en contrepartie du paiement de primes ou de cotisations.

L’assurance est un mécanisme qui vise à se protéger contre des risques inhérents. L’assureur (preneur de risques) rembourse à un assuré qui peut être un individu (ménage) ou une entreprise tout ou partie d’une perte financière (indemnisation) due à la survenance d’un événement futur, imprévisible et incontrôlable, sans qu’il ne puisse y avoir de doute en son occurrence appelé risque (sinistre).

L’assurance agricole est un produit financier conçu pour protéger les agriculteurs contre les pertes financières causées par des événements imprévus, tels que des conditions climatiques extrêmes ou des épidémies. Contrairement aux assurances classiques, l’assurance agricole indicielle repose sur des paramètres mesurables (indices) comme le niveau des précipitations, la température, ou les rendements moyens. Lorsque ces indices dépassent ou tombent en dessous d’un seuil prédéfini, les indemnisations sont automatiquement déclenchées.

L’assurance indicielle est particulièrement adaptée au secteur agricole, car elle élimine le besoin d’évaluations individuelles des pertes. Cela réduit les coûts administratifs et garantit un paiement rapide, ce qui est crucial pour les agriculteurs confrontés à des pertes immédiates.

Avantages de l’assurance agricole : elle offre de nombreux avantages tant pour les agriculteurs que pour les institutions financières :

Réduction des risques d’impayés

L’un des principaux défis pour les institutions financières est le risque de défaut de paiement des prêts en cas de mauvaises récoltes. En indemnisant les agriculteurs rapidement, l’assurance agricole leur permet de rembourser leurs emprunts, réduisant ainsi les taux de défaut. Le risque se définit comme un événement incertain qui résulte de phénomènes naturels et qui entraîne des dégâts matériels ou des pertes de revenus. Les risques agricoles touchent les activités de l’exploitation et les moyens de subsistance de l’agriculteur et, plus globalement, l’ensemble de la chaîne de valeur et des entreprises apparentées, mais également le pays tout entier.

Associer les produits de crédit à des assurances obligatoires protège à la fois les emprunteurs et les prêteurs par rapport aux risques liés à la production.

Soutien à la résilience financière

Les agriculteurs assurés peuvent mieux gérer les chocs climatiques ou économiques, car ils disposent d’une sécurité financière pour couvrir leurs pertes. Cela les encourage à investir davantage dans leur production.

« Avec l’assurance agricole, chaque risque devient une opportunité d’avancer. »

Facilité d’adoption et réduction des coûts

Grâce à son fonctionnement basé sur des indices, l’assurance agricole est simple à comprendre et à utiliser. Les agriculteurs n’ont pas besoin de fournir de documents complexes ou d’attendre des mois pour recevoir des indemnisations. Pour les compagnies d’assurance, l’utilisation d’indices réduit considérablement les coûts liés aux enquêtes sur le terrain et aux processus de réclamation.

Vous évoquez les innovations comme la digitalisation, l’agritech ou la blockchain. Peuvent-elles réellement transformer le financement agricole sur le terrain ?

Bien sûr, le chapitre 4 du livre parle desservices financiers numériques notamment à la page 85. Ils désignent l’ensemble des services et produits financiers accessibles via des canaux digitaux, notamment les téléphones mobiles, Internet et autres dispositifs électroniques. Ils englobent les transactions financières effectuées sans recourir aux infrastructures bancaires traditionnelles. Ils représentent une opportunité transformationnelle pour l’inclusion financière en Afrique subsaharienne et particulièrement au Burkina Faso. Avec des taux de pénétration en croissance constante et des innovations technologiques continues, les services financiers numériques ont le potentiel de démocratiser l’accès aux services financiers pour les populations rurales et agricoles traditionnellement exclues du système bancaire formel.

L’avenir des services financiers numériques dans l’agriculture est prometteur à l’ère du 21ème siècle. Des technologies émergentes comme la blockchain et l’intelligence artificielle (IA) pourraient encore révolutionner le secteur. Par exemple, la blockchain pourrait garantir une transparence totale dans les transactions agricoles, tandis que l’Intelligence artificielle pourrait analyser des données complexes pour offrir des solutions encore plus personnalisées.

La digitalisation, la blockchain et l’intelligence artificielle pourraient garantir la transparence dans le processus du crédit scoring et l’indemnisation des clients ;

La blockchain, souvent associée aux cryptomonnaies, a des applications bien plus larges, notamment dans la finance agricole. Cette technologie repose sur un registre distribué qui garantit la transparence, la traçabilité, et la sécurité des transactions.

La blockchain permet de suivre chaque étape d’une transaction, de l’émission du prêt au remboursement. Cela renforce la confiance entre les agriculteurs et les institutions financières.

Vous estimez que les ressources locales peuvent financer l’agriculture. Qu’est-ce qui bloque aujourd’hui leur mobilisation ?

Mon premier ouvrage parut en mars 2024 intitulé Inclusion Financière : Le Crédit Solidaire évoque les mécanismes de mobilisation des ressources locales à travers le modèle des groupes solidaires.

Dans une perspective de développement endogène, les mécanismes de financement agricole ne doivent pas uniquement reposer sur des ressources externes, mais prioritairement sur :

  • la mobilisation de l’épargne locale ;
  • les institutions financières nationales et mutualistes ;
  • les mécanismes communautaires et coopératifs ;
  • les dispositifs publics nationaux de soutien à l’agriculture.

Cette approche permet de renforcer l’autonomie financière du secteur agricole, de stabiliser les systèmes productifs locaux et de réduire la dépendance aux financements exogènes

Fondamentalement il n’y pas de blocage, seulement il faut renforcer le niveau d’éducation financière des communautés, créer les conditions de confiance, de transparence entre les déposants et les institutions financières, améliorer et contextualiser la méthodologie de groupe solidaire (sociétés coopératives, associations, groupements, fédération, etc) gage d’une mobilisation locale des ressources financières.

Où peut on trouver votre livre et combien coute-t-il ?

Le livre coût 10 000 FCFA et disponible dans les libraires jeunes d’Afrique, Mercury, Diacfa et à la Bibliothèque des Africains au 55 79 89 46.

Quel impact espérez-vous qu’il ait sur les décideurs publics et les institutions financières ?

La finance agricole se tient aujourd’hui à la croisée des chemins. D’un côté, elle est confrontée à des défis immenses : les changements climatiques, l’accès limité aux ressources, du respect des indicateurs prudentiels de la réglementation par les institutions financières, les risques inhérents au secteur agricole, et une population mondiale croissante exigeant une sécurité alimentaire renforcée. De l’autre, elle regorge d’opportunités grâce aux innovations numériques, technologiques, aux collaborations nationales/internationales, et à la montée en puissance de la finance verte. Mon ouvrage, « La Finance Agricole : un Moteur du Développement Endogène » a tenté d’explorer ces deux réalités en proposant des pistes pratiques et concrètes pour réinventer la manière dont nous finançons l’agriculture et soutenons les acteurs de ce secteur vital.

Les gouvernements doivent mettre en place des cadres réglementaires solides, alignés sur les besoins des agriculteurs et les objectifs de durabilité. Les institutions financières doivent aller au-delà des modèles traditionnels pour adopter des approches centrées sur l’innovation et la flexibilité. Les Organismes Non Gouvernementaux, les chercheurs et les entrepreneurs doivent travailler main dans la main pour développer des solutions adaptées aux contextes locaux.

Alors, l’impact sur les décideurs publics et les institutions financières est de susciter le questionnement sur la Finance Agricole afin que de trouver les voies et moyens pour le financement endogène de notre agriculture.

Par Bernadette W. Gansonré

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