Lors de la 5ᵉ édition de la Journée de l’inclusion financière, un panel a été consacré au thème « Quelle expérience des établissements de crédit, des systèmes financiers décentralisés et des sociétés d’assurance dans l’utilisation des mécanismes de financement agricole ? », offrant une plateforme d’échanges sur les pratiques, les contraintes et les perspectives du financement agricole au Burkina Faso. Animé par Moussa Tassembedo, consultant spécialisé en éducation financière, ce panel a réuni Michel Kam, Soungalo Yaméogo et Souleymane Zaré, représentants respectivement de la Banque Agricole, des institutions de microfinance et du secteur de l’assurance agricole.
Avant d’aborder les mécanismes de financement, les intervenants ont rappelé le rôle central de l’agriculture dans l’économie nationale. Ce secteur contribue à près de 30 % du PIB et emploie environ 70 % de la population active, tout en assurant la sécurité alimentaire et la stabilité sociale dans de nombreuses régions rurales. Le Burkina Faso, avec ses vastes terres arables et sa diversité de cultures, a un potentiel considérable pour renforcer la valeur ajoutée agricole, notamment à travers l’agro-transformation et la structuration des chaînes de valeur.
Pourtant, l’accès au financement reste un obstacle majeur. Selon les données de la Banque Centrale, seulement 2,5 % des crédits bancaires sont alloués au secteur agricole, une proportion restée relativement stable ces dernières années. Cette situation reflète une perception de risque élevée de la part des institutions financières classiques, malgré le rôle stratégique du secteur pour le développement national.
Michel Kam, Directeur du développement commercial de la Banque Agricole, a détaillé les facteurs internes qui limitent le financement agricole. La prudence accrue des banques depuis 2018, liée à des exigences réglementaires renforcées comme le Plan Comptable Bancaire Révisé, rend les institutions plus sélectives. Chaque crédit octroyé mobilise une partie du capital propre de la banque en fonction du risque évalué, ce qui limite la capacité globale à financer des exploitations souvent considérées comme peu structurées.
Les mécanismes classiques de financement agricole, crédits de campagne, d’équipement, de stockage et de commercialisation, restent donc difficiles d’accès pour les producteurs individuels ou les petites exploitations, souvent dépourvues de garanties solides ou de bilans certifiés. Michel Kam a souligné que certaines formes de garantie, comme les Permis Urbains d’Habiter (PUH), bien qu’utiles en cas de défaut, ne sont pas reconnues par les régulateurs pour réduire le risque.
Pour surmonter ces contraintes, la Banque Agricole mise sur des dispositifs spécifiques comme les Comptes de Développement Agricole, intégrant des ingénieurs agronomes au sein des banques pour évaluer et accompagner les producteurs. Ces mécanismes ont montré un taux de perte plus faible que les crédits classiques et reposent sur la collaboration entre banques, ONG, assureurs et partenaires techniques pour mutualiser les risques. Michel Kam a insisté sur l’importance de l’innovation et de la proximité avec les acteurs du terrain, notamment à travers les outils numériques tels que le mobile banking et le web banking, pour faciliter l’accès au crédit.
La microfinance, un soutien complémentaire mais limité
Soungalo Yaméogo, Président de l’APSFD, a présenté le rôle des institutions de microfinance, qui complètent le financement bancaire en ciblant des acteurs souvent exclus du système classique. Selon lui, la microfinance contribue à environ 14 % du volume total des crédits agricoles, soit environ 40 milliards de FCFA et joue un rôle crucial dans l’inclusion financière des jeunes, des femmes et des exploitants familiaux.
Les mécanismes de financement en microfinance se structurent autour de deux grands axes. On a les lignes de financement dédiées, souvent mises en place par l’Agence nationale de promotion de l’emploi et du crédit, soutenues par des partenaires internationaux, visant à améliorer l’accès au crédit pour les producteurs agricoles. À cela s’ajoutent les initiatives de finance verte, qui ciblent l’agriculture durable et la transformation locale, particulièrement dans la région de l’Est, où ces lignes de crédit favorisent les pratiques respectueuses de l’environnement.
Malgré ces avancées, plusieurs contraintes persistent. Les montants disponibles restent limités, la couverture géographique est encore insuffisante et certains mécanismes comme le crédit de groupe solidaire peinent à financer des besoins à long terme ou des cycles agricoles étendus. La digitalisation des processus reste faible et les assurances adaptées aux aléas climatiques ou écologiques sont encore peu développées.
Soungalo Yaméogo a proposé plusieurs axes d’amélioration notamment le développement d’un système d’assurance agricole, la digitalisation les processus de financement, le renforcement des capacités institutionnelles et techniques des microfinances et des bénéficiaires et la création d’une base de données centralisée pour capitaliser les expériences et améliorer la coordination des interventions.
L’assurance agricole, sécuriser et mutualiser les risques
Souleymane Zaré, représentant de l’APESA, a présenté l’importance de l’assurance dans le financement agricole. L’association regroupe neuf compagnies d’assurance, dont une micro-assurance et couvre actuellement plus de 46 000 producteurs sur 128 000 hectares, pour un total de crédits assurés de 14 milliards de FCFA. Les primes collectées s’élèvent à 1,1 milliard de FCFA et les indemnités versées à 132 millions de FCFA pour plus de 8 000 bénéficiaires.
Les produits incluent des assurances subventionnées, permettant de réduire le coût pour les producteurs, ainsi que des solutions numériques et innovantes pour le suivi et la gestion des risques. Les agents de terrain, jouent un rôle clé dans la sensibilisation, l’accompagnement et la collecte de données sur les exploitations.
Selon Zaré, l’assurance agricole permet de sécuriser les financements, de mutualiser les risques et de renforcer la confiance entre producteurs et institutions financières. Elle constitue un levier stratégique pour encourager les banques et microfinances à étendre leurs interventions et à réduire la vulnérabilité des exploitations face aux aléas climatiques et économiques.
L’une des conclusions majeures du panel est la nécessité d’une approche coordonnée et intégrée. Banques, microfinances, compagnies d’assurance et pouvoirs publics doivent renforcer leurs synergies pour mutualiser les ressources et les risques, développer des produits adaptés et accroître l’efficacité du financement agricole. La digitalisation, l’accompagnement technique et l’innovation dans les mécanismes de financement apparaissent comme des leviers essentiels pour améliorer l’inclusion financière et stimuler l’investissement agricole.
Le financement agricole ne se limite pas à l’octroi de crédits ; il s’agit également de renforcer la structuration des acteurs, la gouvernance des filières, l’accès aux assurances et l’intégration des innovations numériques. L’objectif ultime reste d’accroître la productivité, la durabilité et la résilience du secteur agricole, tout en contribuant à la sécurité alimentaire et à l’économie nationale.
La 5ᵉ Journée de l’inclusion financière a permis de dresser un état des lieux précis du financement agricole au Burkina Faso et de mettre en lumière les contraintes et opportunités de chaque acteur. Entre prudence bancaire, microfinance de proximité et assurance agricole innovante, les pistes sont nombreuses pour renforcer la couverture et l’efficacité du financement agricole.
Par Bernadette W.Gansonré




