Financer la transformation économique de l’Afrique : Simon Tiemtoré, Pr Benedict Oramah et Samaila Zubairu appellent à dépasser le modèle de la banque commerciale traditionnelle

En marge du lancement officiel des activités de Vista Bank France, qui s’est tenu le vendredi 16 octobre 2026 à Bangkok, en Thaïlande, un panel de haut niveau réunissant Simon Tiemtoré, président de Vista Group Holding, le professeur Benedict Oramah, ancien président d’Afreximbank et Président de Marob Strategy ainsi que et Samaila Zubairu, président-directeur général de l’Africa Finance Corporation (AFC), a permis d’aborder les grands enjeux du financement du développement en Afrique. Les échanges ont notamment porté sur le rôle des banques dans la transformation économique du continent, la conciliation entre rentabilité commerciale et impact sur le développement, ainsi que la réalité des risques liés aux investissements en Afrique et leur perception par les marchés financiers.

Dans des économies où les marchés restent parfois insuffisamment structurés et où les besoins de financement demeurent considérables, le rôle des banques devient déterminant. En plus de leur fonction traditionnelle de collecte de dépôts et d’octroi de crédits, elles sont appelées à accompagner les entreprises, à soutenir les investissements productifs et à contribuer au développement des secteurs essentiels à la transformation économique du continent. Mais comment concilier cette responsabilité avec les impératifs de rentabilité propres aux établissements financiers ?

C’est précisément à cette question que Simon Tiemtoré, président de Vista Group Holding, a apporté des éléments de réponse lors de ce panel. Pour lui, une banque peut parfaitement poursuivre des objectifs commerciaux tout en contribuant activement au développement des économies dans lesquelles elle opère. À condition, toutefois, de faire de cet engagement un choix stratégique. « Nous nous définissons comme une banque commerciale dotée d’un mandat de développement », a-t-il affirmé, présentant cette orientation comme l’un des fondements du modèle de Vista.

Pour expliquer cette démarche, Simon Tiemtoré a expliqué que Vista s’inspire directement du modèle d’Afreximbank, notamment de sa manière d’étudier les réalités économiques africaines et d’évaluer les retombées de ses interventions. Ayant lui-même travaillé au sein de cette institution, il dit avoir été marqué par les moyens consacrés à la compréhension des besoins du continent et à la mesure de l’impact des financements sur le terrain.

Concrètement, la banque collabore avec Afreximbank dans le financement du commerce et la mise en œuvre de mécanismes de financement locaux. Simon Tiemtoré a illustré cette complémentarité par un exemple : pour 20 dollars mobilisés par Vista, Afreximbank peut apporter 80 dollars supplémentaires, portant ainsi le financement total à 100 dollars.

Mais cette stratégie repose surtout sur la capacité à orienter les financements vers les priorités économiques des pays. Simon Tiemtoré a rappelé que chaque pays dispose d’un plan national de développement économique. Toutefois, pour que ces ambitions se traduisent en réalisations concrètes, encore faut-il mobiliser les ressources nécessaires à leur mise en œuvre. C’est là qu’intervient le rôle des banques : orienter les financements vers le secteur privé, afin de lui permettre de concrétiser les priorités définies par les pouvoirs publics et de contribuer ainsi au développement économique du pays.

D’ailleurs, c’est cette capacité à rapprocher les besoins de développement des possibilités de financement qui, selon lui, explique en partie la progression de Vista, passée d’un bilan de 250 millions à 5 milliards de dollars en dix ans.

« Tout ce que nous entreprenons doit avoir un impact sur le développement », a-t-il insisté.

Sortir des limites de la banque traditionnelle

Le professeur Benedict Oramah, Ancien président d’Afreximbank, s’est aligné sur cette réflexion en mettant en garde contre une conception trop restrictive du métier bancaire en Afrique.

Il estime que se définir exclusivement comme une banque commerciale constitue une limite lorsque les marchés ne fonctionnent pas correctement. Dans les économies où les mécanismes de financement sont insuffisants, où les infrastructures font défaut et où les entreprises peinent à se développer, les établissements financiers doivent adopter une approche plus ambitieuse.  « On ne peut pas se contenter d’être une banque commerciale là où les marchés sont défaillants », a-t-il affirmé.

Cette vision implique de dépasser le financement classique pour participer à la structuration des entreprises, soutenir l’investissement et contribuer à la création des institutions ou des mécanismes manquants. Le banquier devient alors un acteur de l’écosystème économique, et non plus un simple intermédiaire financier.

Pour le Pr Benedict Oramah, certaines initiatives peuvent sembler risquées à première vue, alors qu’elles sont nécessaires pour rendre les marchés viables. Refuser systématiquement ces engagements pourrait même aggraver les difficultés économiques que les banques cherchent à éviter.

Cette logique prend tout son sens dans le débat sur la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Si les accords politiques ont posé les bases d’un marché continental intégré, leur concrétisation dépend désormais de mesures opérationnelles : interconnexion des systèmes de paiement, simplification des procédures douanières, harmonisation des normes et amélioration de l’information commerciale.

Afreximbank a notamment lancé le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), destiné à faciliter les paiements transfrontaliers en Afrique. Mais, pour l’ancien président de l’institution, l’existence d’un dispositif ne suffit pas. Encore faut-il que les acteurs économiques et financiers se l’approprient.

« Tout le monde parle de la ZLECAf, mais nous devons maintenant passer des discours aux actes », a-t-il martelé.

Le développement du commerce intra-africain passe également par la réduction des coûts logistiques et des obstacles aux frontières. Les formalités de transit, les garanties financières, les frais supplémentaires et les retards de transport constituent autant de contraintes qui entravent la circulation des marchandises. Pour lever ces obstacles, le professeur Benedict Oramah plaide pour une action concertée impliquant les banques, les institutions de financement du développement et les organismes régionaux.

Le risque africain, entre réalité et perception

L’Afrique représente un marché considérable, porté par la croissance démographique et des besoins importants en logements, en énergie, en alimentation, en infrastructures et en biens industriels. Mais une partie de cette demande reste satisfaite par les importations, alors qu’elle pourrait soutenir la production locale, favoriser l’émergence d’entreprises africaines et créer des emplois.

« La véritable question est de savoir comment transformer cette demande en entreprises africaines, en capacités de production locales et en emplois sur le continent », a souligné le Président-directeur général de l’Africa Finance Corporation, Samaila Zubairu.

La construction d’une économie capable de répondre davantage à ses propres besoins s’impose. Cela nécessite, d’après Samaila Zubairu, une planification cohérente des investissements, notamment dans les infrastructures énergétiques, les transports et les zones industrielles.

Il a traduit cette approche par l’exemple des zones économiques spéciales. Au Gabon, la transformation de la filière du bois a notamment visé à passer de l’exportation de matières premières brutes à la production de produits à plus forte valeur ajoutée, comme les placages, les contreplaqués et le bois scié.

Cependant à l’entendre, la réussite d’un tel modèle dépend de la cohérence de l’ensemble. Une zone industrielle a besoin d’électricité, les entreprises ont besoin de moyens logistiques pour acheminer leurs marchandises et les investisseurs ont besoin d’un environnement institutionnel suffisamment stable. « Nous ne considérons pas l’infrastructure comme une fin en soi, mais comme un système », a expliqué le dirigeant de l’AFC.

Il a ajouté que cette demarche permet de comprendre pourquoi certains investissements, jugés risqués lorsqu’ils sont considérés isolément, peuvent devenir pertinents lorsqu’ils s’inscrivent dans une stratégie économique globale.

Le risque africain est également amplifié, selon lui, par des perceptions défavorables et des règles financières qui peuvent pénaliser le financement des infrastructures et des entreprises du continent. Cette situation contribue à renchérir le coût du capital et à limiter les investissements indispensables à la transformation économique.

L’AFC, dont les actifs sont passés de 4 à 20 milliards de dollars en huit ans, entend démontrer qu’il est possible de financer des projets structurants en appliquant des principes prudentiels rigoureux.

Au terme de ce panel, il ressort que la construction d’économies africaines capables de transformer leurs ressources et leur demande intérieure en production, en emplois et en prospérité repose sur une meilleure orientation des financements vers les priorités nationales, le renforcement des partenariats entre institutions africaines et la mise en place de solutions adaptées aux réalités du continent.

Par Bernadette W.Gansonré

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